Why ?

Peut-on encore échapper au Capharnaüm

Hypolite B. ausculte les 100 mots qui fâchent...

Capharnaüm ?

Définition: Lieu où s'entasse un bric à brac d'objets divers

Synonymes: Bazar, bordel, bric-à-brac, confusion, désordre, encombrement, entassement, fourbi, méli-mélo, pêle-mêle, pagaille ...

Citation: "Les bureaux du « génitron » en fait de terrible désordre, de capharnaüm absolu, de pagaye totale, on pouvait pas voir beaucoup pire... (...) un méli-mélo tragique, tout crevassé, décortiqué, toute l'œuvre à Courtial était là, en vrac, en pyramides, jachère..."
(CÉLINE, Mort à crédit)

Histoire: Capharnaüm, ville située au bord du lac de Tibériade, où Jésus fut assailli par une foule hétéroclite de malades faisant appel à son pouvoir guérisseur

Lundi 20 août 2007

Mouvements ondulatoires qui apparaissent à la surface d'une étendue liquide, les vagues rapportent - paradoxalement - des évènements singuliers en tous points opposés à la monotonie que leur régularité inspire !

Nintendo, numérique, rock ou latino, elles président à toutes sortes de renouveaux artistiques, technologiques ou commerciaux couronnés de succès. Cette exceptionnalité se retrouve dans leurs déclinaisons météorologiques, les vagues étant très rarement conformes aux moyennes saisonnières. La « vague de chaleur » se révélait ainsi en août 2003 le seul moyen fiable de parvenir concomitamment à la réduction du déficit de la sécu tout en augmentant le nombre de places disponibles en maison de retraite ! Sa jumelle « vague de froid » tue régulièrement aussi, mais on s'en fout également, vu qu'elle choisit plutôt ses victimes dans la grande famille des SDF.

Lorsqu’elles ne sont, ni bleues, roses, rouges ou vertes, les vagues s’annoncent au bras de l’inséparable conservatisme social qui leur est consubstantiel. La référence aux vagues de déception, de protestation, d’indignation ou d’émotion n’est plus une tendance : c’est carrément une vague de fond !

Rien ne sert pourtant de dramatiser car on a vu pire ! Toujours subies, les vagues précèdent également des évènements internationaux inquiétants : une vague de violence contre les tziganes en Serbie, les Arabes en Inde ou les journaux indépendants au Kazakhstan… De manière générale, le vocable est apposé à des mots franchement déplaisants comme le vandalisme, les expulsions, la répression, les arrestations, l’attentat ou encore l’exécution. Le jour où vous entendrez parler d’une vague de paix ou d’amour, faîtes-moi signe !

Pour tout ce qui est positif, on préférera plutôt l’agréable « élan » de générosité ou de sympathie. L’élan procède de la volonté humaine. C’est certainement la raison pour laquelle tout élan d’égoïsme et de méchanceté ne figure pas dans le vocabulaire… Et pourquoi la vague de gentillesse n’existe pas ! Ces deux mots deviennent dès lors carrément antinomiques. Si l’on avait vu un élan de solidarité accompagner la vague de canicule en 2003, les choses n’auraient peut-être pas tourné au vinaigre !

Le vocabulaire océanique prend ainsi acte de la récurrence des marées sur laquelle la main de l’homme n’a pas de prise. Avec un tel relent de fatalité en toile de fond, une sorte de non lieu semble accompagner les massacres ethniques et autres évènements macabres. La vague s’est déshumanisée et s’impose à la faveur d’une amnistie générale. Le mot devient du coup encore plus inquiétant, car il laisse insidieusement accroire qu’aucun de nous ne peut influencer le cours d’atrocités dont nous sommes pourtant les seuls (ir)responsables...

Par Hypolite Brindavoine - Publié dans : Des Mots pour faire peur
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Mardi 7 août 2007

« Récipient plus petit que la chaudière, généralement en cuivre ou en fonte, à anse, destiné aux usages domestiques, à la cuisine en particulier, et parfois à la fabrication de certains produits » : voici la définition du chaudron proposée par le dictionnaire Trésor de la langue française.

L’objet est ancestral et sonne un rien vieillot. Le mot, en revanche, est sacrément branché ! Il est méthodiquement appelé à la rescousse lorsque tout fout le camp. Le chaudron est le nouveau contenant dans lequel on fourre commodément bagarres, foires d’empoigne, grabuges, fâcheries, polémiques, boucheries, émeutes, incendies et tous les autres bordels généralisés rassemblés… Ah ! Lorsque les médias convoquent le chaudron, soyez assurés qu’on est mal !

Ce doit être l’image d’un chaudron disposé sur le feu dans une cheminée qui rend ce mot si terrorisant. Ca dégage un liquide bouillonnant, des vapeurs aveuglantes, une chaleur épouvantable, une pression intenable, sans parler de cette mousse brûlante qui déborde sur le foyer: tous les clichés visuels annonciateurs du désastre sont réunis!

La référence au chaudron devient délirante comme lorsque pour évoquer une cité ou un quartier sensible, l’hebdomadaire L’Express parle de « Plongée dans le chaudron de Seine Saint-Denis » : ou comment le journaliste rubrique société fut lâché sans défense, en tenue de camouflage, au milieu de la marmite du diable en plein cœur d’Epinay… Un mot parfait pour la séquence frissons du 20 heures !

Et voilà qu’au premier coup de chaud, on convoque un énième marmiton… un forum social sur fonds de désaccords ? La revue Politis ressort le chaudron indien ! Une synthèse socialiste impossible ? Voilà que surgit le chaudron de l’union à gauche !

Pauvre Ségolène Royal dans le « chaudron libanais » ! ainsi que titra Libération durant la campagne présidentielle. Un spectacle apocalyptico-culinaire dans lequel la candidate est bazardée avec Syriens, Jordaniens, Libanais, terroristes du Hezbollah, Juifs, les forces de la FINUL, journalistes, éditorialistes, ainsi que tous les amis et ennemis du genre féminin réunis ?

Une recette indigeste qui ne s’accommode pas des nuances, pour un degré de réflexion plutôt proche du zéro absolu…

Par Hypolite Brindavoine - Publié dans : Des Mots pour faire peur
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Mardi 10 juillet 2007

Il doit se développer depuis peu un étrange syndrome de la boîte à sardines pour expliquer combien les Français aiment se sentir « proches » les uns des autres. Ce doit être une réaction à l’anonymat des files d’attente de la SNCF le vendredi soir : il faut créer du lien. La justice doit être « de proximité », la police doit être « de proximité », les commerces, les services, les activités, les petites annonces gratuites… tout ce qui m’entoure doit être marqué du sceau de la  « proximité ». Ma  vie sociale se mesurerait à ma capacité à me frotter contre le premier venu. C’est insupportable.

Voilà donc qu'à refuser son offre de « service personnalisé », ma banque laisserait entendre que je suis un ours ! Mais sous prétexte de me rapprocher, le marketing m’a en fait isolé. Le marchandisage s’est engouffré dans la conquête de niches : il parle de lien mais il découpe les espaces et les groupes ; il vend du social mais il reconstruit les murs et redonne du sens à la distance. Toujours plus d’individualisation, c’est l’histoire de l’avenir. Avec son offre de  « service personnalisé », ma banque ne fait pas de moi un philanthrope ; elle me métamorphose plutôt en ermite.

La politique n’a pas raté le coche. « Dîtes-moi donc, cher sondé, quelle est la personnalité politique qui vous semble la plus proche des préoccupations des Français ? » La proximité est devenue la nouvelle pensée unique des sondages. Qui est plus « proche » des jeunes, des attentes des citoyens, des gens, des particuliers et des élus ? Qui, selon vous, est le plus « proche » des réalités du terrain et des administrés ? A ce rythme, Ségolène Royal n’est plus auprès de moi, elle est dans moi ! Les programmes politiques de sont « personnifiés » autour de la personne du candidat - et je suis à mon tour devenu personnifié par leur stratégie de la proximité. Ce soir, c’est décidé : j’allume la télé et je dîne en tête à tête avec Sarko…

A force de proximité, le social sera l’adition de tous mes égoïsmes !  

Par Hypolite Brindavoine - Publié dans : Vocables préférés
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Vendredi 15 juin 2007

La France serait « malade » dans une Europe décadente, aux dires de Nicolas Baverez. Il y a bien le constat  « clinique » d'un déclassement, ajoute l’éditeur de La France qui tombe en quatrième de couverture. Le vocabulaire médical s’est visiblement trouvé une deuxième vie dans la sphère politique. Et c’est le mot « urgence » qui en dit long là-dessus.

Aux « traitements d’urgence », naguère réservés aux patients à l’article de la mort, se sont substitués les arrêtés, lois et autres plans « d’urgence » pour l’emploi. Les « services des urgences », un rien ringards, ont cédé le pas aux centres d'hébergement « d'urgence sociale » et aux « abris d'urgence » pour SDF. On n’y prodigue plus des « soins d’urgence », (trop out) on y débloque des « crédits d'urgence » (plus in) censés produire à peu près le même effet. Comme quoi notre hexagone a bien du mouron à se faire.

Etrangement, l’urgence n’a d’égale que la léthargie qui l’a précédée. C’est certainement la raison pour laquelle Libération titra admirablement le 12 décembre 2005 : « Politique de la ville : trente ans de traitements d'urgence ». Un jour, c’est certain, on verra entrer dans le vocabulaire la disgracieuse oxymore d’« urgence interminable » ; tout sera alors dit.

L’urgence appelle la nécessité d'agir rapidement ; elle s’attaque à la douce monotonie du quotidien. Ironiquement, cette mesure d'exception n’échappe pas elle-même à la routine. Car surenchérie, elle est devenue une originalité habituelle, une restriction de principe, une particularité d’usage...

Comme en toutes choses, la dérogation confirmerait-elle donc la règle ? L’insolite est érigé au rang de coutume ; l'extraordinaire devient la norme. Magie de l'« urgence » aidant, l’étrange est devenu monotone et la rareté abondante. Le décompte du temps, voulu récréatif, est devenu assoupissant. Le spleen du sensationnel a envahi les chaumières!

Par Hypolite Brindavoine - Publié dans : Des mots pour faire du vent
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Vendredi 25 mai 2007

Un étrange état de guerre civile soft semble régner sur l’hexagone, renforcé par la référence pluriannuelle, biannuelle, annuelle, semestrielle, bimensuelle, mensuelle, hebdomadaire, quotidienne... beaucoup trop fréquente à un vocable phonétiquement disgracieux : le « tollé ».

Le tollé, ce « cri collectif de protestation (…) exprimé par un ensemble de personnes » (définition du Trésor) donne vaguement l’air d’être consubstantiel à tout ce qui se fait de novateur - et donc de polémique - en ce bas monde. Quand il n’est pas de gauche (« Royal suscite un tollé à gauche à propos de la carte scolaire »), le tollé est « syndical » (sur le renforcement du contrôle des chômeurs, le service garanti à la SNCF et la révision de la retraite anticipée), voire de droite (à propos du « tollé provoqué à droite par les jurys citoyens »). Le constat du « tollé » semble donc être la seule chose sur laquelle tout le monde soit - paradoxalement - d’accord.

« Tollé » n’est bien sûr que la partie émergée de l’iceberg. A l’évidence, la France se plaint de tous les mots, puisqu’il faut également mentionner les « chahuts » (Le Monde) et autres « broncas » (L’Humanité) à l’assemblée nationale, les « haros » (RFI) et les « huées » (Nouvel Observateur) dans les couloirs des corps intermédiaires, les « scandales » (Le Monde diplomatique) et autres « tumultes » (La revue parlementaire) sur les plateaux de télé, les « cris » (site de l’assemblée nationale) et les « sifflets » (Le Figaro) aux meetings politiques. Mais le « tollé » reste le plus magnifique porte parole du non moins littérairement exact « bordel généralisé » car, sous l’effet du mimétisme des médias (certains diront de la circulation circulaire de l’information), c’est le terme que l’on entend répété le plus souvent.

Les Français ont tout fait pour qu’un cliché circule à leur endroit : celui d’un peuple qui, depuis qu’il s’est mis aux 35 heures, dispose de plus de temps libre pour s’entremettre sur la poire. Dans les yeux des étrangers, notre pays s’est transformé en un gigantesque préau avec bac à sable attenant. Bizarrement, c’est de la récré de la France d’en haut qu’il s’agit.

Par Hypolite Brindavoine - Publié dans : Des mots pour faire du bruit
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Lundi 30 avril 2007

Le mot « vrai » fait des émules : on l’utilise de nos jours à tout bout de champ - et singulièrement quand il s'agit de faire passer pour « vrai » un truc qui ne l'est pas. Un peu comme quand un homme politique commence une phrase par « très honnêtement »...

C’est que ce mot peut se retourner contre son auteur, lorsqu’il n’est justement pas certain que vous sauterez à pieds joints dans le plat… Prenez exemple sur Laurent Fabius, qui raconte le 19 octobre 2006 sur son blog que « la France a besoin d’un vrai changement à gauche » ; ôtez le mot « vrai » et tout fout le camp ! Ne parlons pas du « vrai journal » de Karl Zéro, lequel eut bien besoin d’un tel qualificatif pour que le terme « journal » ait encore une signification…

L’usage du mot « vrai » tourne carrément à la tragi-comédie lorsqu’il ne désigne plus seulement des concepts, mais des individus : dans son édition du 7 avril 2006, Libération écrit ainsi qu’il s’agit pour Mme Royal de la «  faire apparaître à l'image des Français. D'où son site Internet interactif et des interviews réalisées avec de ‘vraies gens’ ». La référence au mot « vrai » a un vague côté chrétien ; du genre « heureux est le pauvre car il ne possède rien ». Concluons donc qu’aux yeux de la candidate, le bourgeois, postiche, n’a pas un dixième de la candeur du prolétaire. Bourgeois français qui s’en tire encore moins bien que son homologue américain, à propos duquel la fiche du film Borat (qui sort en France en novembre), explique que le personnage principal « rencontre [aux Etats-Unis] de vraies personnes dans des situations authentiques ». Comme quoi on peut se déclarer heureux propriétaire d’un pavillon dans la banlieue de Houston, d’un truck qui suce 50 litres aux 100 et d’un Magnum 357 chargé sous l’oreiller et ne pas forcément passer pour un imposteur !

Le mot « vrai » provoque encore quelques dégâts collatéraux lorsque l’on convoque son consubstantiel vocable « vérité » à l’appui d’un fait ; comme si l’inverse était faux ! Les chroniqueurs, qui raffolent des « entretiens vérité » chez Mireille Dumas, « interviews vérité » et autres « discours vérité », reconnaissent-ils donc implicitement que tout ce qu’ils avaient dit et écrit avant n’était qu’un tissu de conneries ?

Je résiste difficilement à la tentation de revendiquer pour mon propre blog l’expression « parler vrai » ; enfin ! comprenne qui pourra…

Par Hypolite Brindavoine - Publié dans : Des mots pour faire du vent
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Jeudi 5 avril 2007

J’ai dû penser que l’on pouvait coucher ensemble sur un malentendu ; je soutiens dorénavant que les usagers du service déclencheront, un beau matin, une mutinerie entre les stations Châtelet et Hôtel de Ville sur un (vraisemblable) malentendu avec leur administration.

La faute au mot « gêne occasionnée ».

Comment dire… A 8h37 du matin, je me trouve dans cette rame bondée, par 40 degrés au fond du tunnel, dans un métro bloqué par un « mouvement social ».

Je ne ressemble à rien et je sais que dans les yeux de la magnifique brune qui frotte une extrémité de son corsage contre mon omoplate, je m’apparente à un proche cousin du pingouin et que je pourrais faire la Une du National Geographic.

En face de moi, un mec a mis son IPOD trop fort. Et tandis qu’un écho de musique métal mystique envahit la rame, mon autre voisine - une blonde décolorée, la quarantaine, l’air acide - me dévisage, l’air de me dire quand je lui écrase l’escarpin qu’elle me pendrait bien par la sonnette d’alarme avec les écouteurs dudit mélomane. Pour parachever le tout, j’ai le nez fourré dans les auréoles matinales d’un éphémère compagnon de galère pendu à la rampe que je traînerais bien par l’oreille gauche en dehors de notre hammam ambulant.

J’aurais dû naître dans la tribu des Mokens, pêcheurs nomades au large des côtes birmanes, et toute cette mascarade n’a pas de sens ; mon deal de 2 millions de dollars est en train de me passer sous le nez à l’heure qu’il est ; ou peut-être un recruteur m’attend-t-il pour le troisième tour de mes entretiens d’embauche ? La femme de ma vie serait-elle en train d’embarquer dans le train à Saint Lazare - sans moi ?

Bref, je fais l’expérience, dans la douleur, du mode de vie parisien : j’ai l’air d’un pauvre con… Et à ce moment précis, lorsque la voix - pas spécialement charmante - du conducteur me décroche en pleine poire un « excusez-nous pour la gêne occasionnée » (ais-je bien entendu « gêne occasionnée »?), moi, Hypolite B., je soutiens que les usagers du service déclencheront, un beau matin, une mutinerie entre les stations Châtelet et Hôtel de Ville sur un malentendu avec leur administration.

Par Hypolite Brindavoine - Publié dans : Des mots pour faire l'autruche
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Mardi 6 mars 2007

Tous nos « trouillomètreurs » (accompagnés de leur inséparable fatras de trouillomètres) se sont trouvé un standard de psychose communément accepté au sein de la profession : le « seuil psychologique ». Les « seuils » font la pluie et le beau temps ; soufflent le chaud et le froid ; décrètent tantôt la déprime, tantôt l’enthousiasme ; dictent le défaitisme ou l’espoir, bref… prescrivent coup sur coup anti-dépresseurs et euphorisants.

Le mot « seuil » - qui en dit long sur la quantification du bonheur - est devenu note code de discipline collective. « En-dessous du seuil, paix sociale ; au-dessus, révolution populaire », pourrait-on résumer. A propos de régularisation des familles sans papiers d'enfants scolarisés, « M. Sarkozy fixe à l'avance un seuil, observe Le monde le 24 juillet dernier. La France renoue ici avec une politique de seuils de tolérance. Comme à l'époque où l'on s'interrogeait sur le seuil d'immigrés que les Français pourraient "supporter" ou sur le seuil de chômage susceptible de provoquer une explosion sociale ».

Le salut de notre village global semble dépendre de calculs à la vingt-huitième décimale près. Les plus insignifiants tressaillements du marché, à coups de données chiffrées et d’encéphalogrammes frivoles, n’ont jamais été aussi cruciaux qu’à l’orée du 21ème siècle. Notre petite planète est bien évidemment devenue intelligible pour le commun des mortels, mais peu importe ! Au beau milieu de ce bordel sans nom, les « seuils » sont rois : gare au « seuil psychologique » des 10% de chômeurs, au « seuil de pauvreté » fixé 2 Dollars quotidiens, ou à je ne sais quel « seuil de prélèvement obligatoire » : le catéchisme statistique à la française en impose bien plus à l’« honnête homme » que l’envahissante morale outre-atlantique.

La terre semble à toute instant prête à basculer dans le chaos. C'est l'implacable « seuil » des 4677 points à la bourse de Paris qui aura le dernier mot : « Bien orientée depuis les premiers échanges, tiré par TF1 (+8,5%) et Vivendi Universal (+3,1%) après l'annonce de négociations avec M6 (+4%) en vue d'une fusion TPS-CanalSat, le CAC40 s'apprécie de 0,2% à 4669 points, à quelques pas d'un nouveau record annuel de 4698,45 points (+0,8%). Le CAC ne s'était pas autant approché du seuil des 4700 points depuis le 7 janvier 2002. » (Décembre 2005, site www.cerclefinance.com)

Hélas ! Tout n’est que barres de pourcentages, baromètres d’audience, marges de profit, fourchettes de salaires, échantillons représentatifs, comptes de résultats, plafonds record, statistiques de popularité et j’en passe ! Le capharnaüm quantitatif fait la fortune des cabinets d’audits ; et moi, je suis un pauvre bloggeur forcément promis à une gloire posthume.

Par Hypolite Brindavoine - Publié dans : Des Mots pour faire peur
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Vendredi 16 février 2007

Eternel malade imaginaire que cette France qui se complait à broyer du noir. On n’y rate jamais une occasion de clamer que tout va mal. Même lorsque tout va bien. Un exemple frappant de cette tendance masochiste lourde est le flot de réactions accompagnant la révélation mensuelle des chiffres du chômage. De façon admirable, les commentaires sont généralement plus accablés lorsque la courbe baisse que quand elle monte : on n’y comprend rien.

En fait, on comprend un peu. Et même si on leur en veut, c’est le boulot des politiques que d’en mettre des tartines. Ce qui est plus inquiétant, c’est que même les journaux participent – peut-être à leur insu, d’ailleurs – de la pérennité de cette étrange déprime.

Avec l’usage du mot « embellie ».

Là, vous vous dîtes : « Putain ! Le brave Brindavoine a encore cramé un plomb », mais pas du tout : plutôt que de vous assommer avec une savante étude du CNRS sur les ressorts de la psychologie française, je vous propose une petite analyse du mot « embellie », superbe allégorie de notre génie à toujours considérer la bouteille à moitié vide.

Jugez plutôt : le magazine L'Expansion soutint le 29 mars 2006 que « Sarkozy profiterait de l'embellie de l'emploi », avant que le quotidien Le Monde ne publie le 29 Avril 2006 un article intitulé « Embellie sur le front du chômage en France et en Allemagne ». Dans son édition du 3 août 2006, le quotidien Libération parla également d’ « embellie générale de l’emploi »Inutile d’insister, sinon sur la définition de l’embellie, une « amélioration momentanée de l'état de la mer et diminution du vent pendant une tempête, ou encore éclaircie du ciel pendant le mauvais temps et la pluie », d’après le dictionnaire Trésor de la langue française.

C’est donc une belle oxymore que de parler d’« embellie durable sur le front du chômage » (site Internet d’Actuchomage, 18 août 2006) ; et inversement une tautologie de risquer une « fragile embellie » (l’Humanité, 1er septembre 1999) ! Par ignorance de la véritable teneur du mot « embellie », la presse indique qu’il n’y pas lieu à se réjouir : en dépit d’une baisse passagère, le chômage est condamné à grimper dans les plus brefs délais. Pour ceux qui reprenaient un peu de poil de la bête, voici donc qui ne devrait rien arranger…

Je passe allègrement sur les critiques ici et là selon lesquelles la baisse du chômage serait le fruit des « radiations », des « emplois aidés », qu’il ne s’agirait que d’un nouveau coup de « communication », que la réalité économique est « toute autre » ou que « le moral des ménages » n'en profite pas. Je bute en revanche carrément sur l’emploi involontaire (mais un rien perfide) du mot « embellie » - et peut-être sur toute cette psychologie de l’autopunition qu’il trahit.

Par Hypolite Brindavoine - Publié dans : Des Mots pour faire peur
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Jeudi 18 janvier 2007

Nul doute que notre proche futur verra l’apparition, dans le dictionnaire terminologique de la terreur, du « maçon letton » à côté des Ben Laden, Mahmoud Ahmadinejad et autres plombiers polonais. Comme l’Europe n’a pas dit son dernier mot, le « maçon letton » sera, hélas, un jour ou l’autre sous les feux de la rampe.

Pour faire monter le trouillomètre durant la campagne pour la constitution européenne, Villiers voulait des exemples concrets : d’où la référence au « plombier polonais » ainsi qu’au moins visible « architecte estonien ». Il pensa également au « jardinier estonien » et au « maçon letton », avant de les remballer dans sa besace.

Le « maçon portugais » et la « femme de ménage espagnole » avaient déjà eu leur (triste) heure de gloire vingt ans plus tôt, à l’occasion de l’élargissement à nos voisins du sud. En l’an deux mille quelque chose, lorsque la Gaule s’étripera à nouveau au sujet de l’Europe, je parierais cher que l’on verra réapparaître le maçon letton. Il était passé à deux doigts de la postérité en 2005 ; il ne perd rien pour attendre…

On devine immédiatement la valorisation de l’artisan français, ce personnage un peu fantasmatique, symbole de la France rurale, du terroir et du savoir faire. C’est l’âme même de la France qui sera en jeu si l’on y touche : prendre le maçon à  parti, ce sera perpétuer ce génie à parler aux classes moyennes, à la France des bistrots et des campagnes. Il est vrai que la référence à l’« avocat indien » ou au « chirurgien chinois » serait moins pertinente… tandis qu’un maçon, c’est tellement plus parlant ! D’ici 10 ans, donc, le mot « maçon » sera peut-être celui qui sera le plus associé à la globalisation, aux bouleversements de notre ouverture à l’Europe et au reste du monde, aux peurs que tout cela engendre, et surtout … à cette manipulation xénophobe qui se drape derrière le trompe-l’œil de la solidarité.

Par Hypolite Brindavoine - Publié dans : Des Mots pour faire peur
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