Why ?

Peut-on encore échapper au Capharnaüm

Hypolite B. ausculte les 100 mots qui fâchent...

Capharnaüm ?

Définition: Lieu où s'entasse un bric à brac d'objets divers

Synonymes: Bazar, bordel, bric-à-brac, confusion, désordre, encombrement, entassement, fourbi, méli-mélo, pêle-mêle, pagaille ...

Citation: "Les bureaux du « génitron » en fait de terrible désordre, de capharnaüm absolu, de pagaye totale, on pouvait pas voir beaucoup pire... (...) un méli-mélo tragique, tout crevassé, décortiqué, toute l'œuvre à Courtial était là, en vrac, en pyramides, jachère..."
(CÉLINE, Mort à crédit)

Histoire: Capharnaüm, ville située au bord du lac de Tibériade, où Jésus fut assailli par une foule hétéroclite de malades faisant appel à son pouvoir guérisseur

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Mercredi 28 juin 2006

Il est un mot qui tournoie dans l’air du temps : le « sursaut ». Tel un papillon, celui-là ne s’est pas laissé attraper facilement. Mais j’ai fini par mettre le filet dessus. Avec comme toile de fond une contestation à peu près systématique à tout ce qui porte le nom de changement, le mot « sursaut » a, en économie, la faveur de ceux qui y croient encore. On a donc opportunément ressorti ce « mouvement instinctif d'une personne ou d'un animal qui se redresse brusquement sous l'effet d'une vive surprise, d'un sentiment d'agression » pour espérer le ressaisissement salutaire. Mais le mot fait plutôt peur : car dans l’esprit de ceux qui l’emploient, c’est bien le seul qui vaille encore avant la débâcle.  

Ainsi a pu-t-on voir Michel Camdessus publier en 2004 et à la demande du ministère de l’économie un rapport intitulé « Le sursaut - Vers une nouvelle croissance pour la France » : le terme à lui seul en disait suffisamment long sur l’état de nos finances publiques. Quand « Chirac appelle les Français au sursaut » républicain face à la montée des actes antisémites et racistes, j’ai la désagréable impression que j’ai entendu cette phrase pour la mille et unième fois. Peut-être celle de trop ? Et lorsque le même protagoniste appellera un soir d’avril 2002 au « sursaut démocratique », c’est encore parce qu’on avait une fois de plus frôlé la catastrophe. On a récemment vu Le Monde titrer « un sursaut pour un sursis » à propos de la qualification in extremis de la France pour les 1/8e de finale de la coupe du monde de foot et Le Figaro constater un « léger sursaut des vocations sacerdotales » ; on parle de « sursaut européen contre la bibliothèque Google Print », la CGT appelle à un « sursaut syndical » … etc., etc., etc.

La récurrence du « sursaut », c’est la démonstration polie que tout peut basculer d’un moment à l’autre. Pour les élites, une manière convenable mais très explicite de d’avertir que nous sommes au bord de la rupture. « Sursaut », ça veut bien dire ce que ça veut dire : « laissez tomber la "réaction" : c’est trop tard et le remède s’apparente plutôt à un traitement de choc ; la "révolution" ? C’est un peu tôt. Mais limite. »

Par Hypolite Brindavoine - Publié dans : Des Mots pour faire peur
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Mercredi 21 juin 2006

Avec une abstention record aux élections, on demande à comprendre les raisons de l’hyper spéculation « citoyenne » qui agite l’hexagone. Exaltés à tout bout de champ, les « citoyens » sont absolument partout. On s’achète désormais une conscience en consommant « citoyen », en lisant « citoyen », en prônant le boycott « citoyen », en vantant la délation « citoyenne »... La moindre de mes gesticulations hystérique est une démonstration fulgurante de mon civisme républicain. Les temps sont loin où l’on serait tombé au champ d’honneur pour une certaine idée de la liberté, mais que voulez vous ! les vaches sont maigres ces temps-ci et la France se meurt d’ennui. Alors si l’on m’implore d’accomplir un « geste citoyen en disant adieu à mes piles de mercure », je suis suffisamment con pour me persuader que je donne un peu de sens à ma vie.

Le mot « citoyen » a tout préempté, du vote aux élections européennes au ramassage appliqué de la déjection matinale de mon dog argentin. Les vrais actes de citoyenneté ne sont-ils pourtant pas au coin de la rue ? Diable ! comme rendre hommage au drapeau français, c’est coucher avec Le Pen, je me suis rabattu fissa sur le « foot citoyen », une association qui lutte contre l’incivisme par le sport ... Super.

Une folie douce me pousserait-elle à apprendre par coeur la Marseillaise ? Malheureux, vous n’y pensez pas ! Si Zidane ne la chante pas, qui le ferait donc ? j’ai donc opté illico pour l’idylle néo-bobo « Faîtes un geste citoyen. Consommez autrement. Parrainez un enfant. Protégez la planète. Soyez zen ». Mortel.

Dans ma grande naïveté, j’ai pu encore m’enorgueillir « d’être français » et vanter la patrie des droits de l’homme et de la mondialisation. Vu le contexte masochiste, j’ai revu mes ambitions citoyennes à la baisse en passant à Lille devant la triste réclame « Boire un café équitable ? Goûter une bière bio régionale ? S’informer sur des questions d’actualité et de société ? Tout ça c’est possible, près de chez vous au Café Citoyen ». L’éclate.

Le citoyen nouveau est arrivé ! Vive le pseudo-écolo post-héroïque qui achète du café colombien, mais qui ne possède pas sa carte d’électeur ! Le post soixante-huitard qui fait du social aux restos du cœur tout en laissant l’ardoise des retraites à ses mômes ! La patrie ne fait plus l’engagement ; c’est désormais la consommation qui redonne le goût du sens et des valeurs. Le « citoyen » à haute dose s’est fondu dans la masse du misérabilisme consumériste ; plein de bonne intentions, mais sans ambition ; en quête de sens, bien qu’en mal d’à peu près tout : voici comment les publicitaires ont façonné l’honnête homme du 21ème siècle.

Par Hypolite Brindavoine - Publié dans : Des mots pour faire du vent
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Mardi 13 juin 2006

Petit voyage au centre du mot « origine », tarte à la crème des réclames publicitaires. La crise de la vache folle a démontré que l’on pouvait consommer de la viande bovine « 100% origine française » sans se faire taxer de xénophobie ; nos vins se disputent les « appellations origine contrôlée » (AOC), et les chambres de commerce et d’industrie sont passées maîtresses dans l’art de délivrer des « Formulaires de Certificats d'Origine communautaires ».

Le mot « origine » n’est encore qu’une microscopique application du champ sémantique des repères spatio-temporels. Il n’y a qu’à prendre la mesure de notre attachement au « terroir », mot absolument inexplicable à un non-français, à la « provenance » et à la « traçabilité », au bouffer « bio », « nature », aux recettes « authentiques », « grand-mère » et « faîtes maison », aux produits « véritables » ou « vrais » pour s’en rendre compte …

Quelque chose me dit ici que la consommation, avide d’ « origines », témoigne d’un retour au besoin de frontières. Mais n’allez pas transposer ces gros mot aux études de population ! Bien qu’il faille encore un « fermier français » pour fournir du « lait français », la comparaison entre les hommes ne résiste pas à la sourde crainte d’un retour au pétainisme. Oser briser le tabou « origine, race, religion », c’est passer encore pour un obscurantiste fascisant. Et c’est à peine si l’on supporte la distinction entre - mots à l’appui - un « jaune », un « noir » (terme déjà à la limite de la xénophobie) ou un « beur ».

Société du spectacle faisant, nous devrions saisir comme une opportunité l’érection des murs ; pour une fois que les révolutions peuvent être télévisées, voici qu’apparaissent sous nos yeux les symboles en dur de notre volonté de nous distinguer. L’universalisme à la française a vécu ; le régionalisme (européen, asiatique, américain) est préféré ; les micro Etats surgissent au cœur de Europe de l’est ; les Flamands franchiraient bien le cap ; la distance reprend du sens ; les manifestations d’ « identité » (mot fortement connoté néo-conservateur) prolifèrent jusque dans les mœurs vestimentaires et alimentaires. Voilà que la réalité nous prend de court : les hommes, eux aussi, auraient donc leurs « origines » ; reste que sur fond d'aboulie politique engendrée par le prétendu universalisme, il reste difficile de mettre les Français en face des évidences.

Par Hypolite Brindavoine - Publié dans : Des Mots pour faire peur
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Dimanche 4 juin 2006

C’est une voix off dans le RER B qui m’a tiré ce week-end de mes méditations underground ; quelque chose du genre : « en application de la loi relative à la lutte contre le tabagisme, nous vous rappelons qu’il est interdit de fumer dans les enceintes du RER ».

C’est l’expression « lutte contre le tabagisme » qui m’est restée collée en travers de la poire. Je n’avais, jusqu’alors, peut-être pas saisi combien les pouvoirs publics assimilaient le tabagisme à un véritable fléau, au même titre qu’une maladie grave. Ce ne sont pas les publicités plus ou moins gores qui m’avaient fait de l’effet ; ni les « Fumer tue » inscrits sur les paquets, que l’on aurait aussi bien pu remplacer par l’équivalent « Vivre tue » - puisque quitte à crever de quelque chose, autant ne s’être pas trop emmerdé dans l’intermède de temps qui nous est accordé. C’est en fait l’association du mot « lutte » et du mal auquel elle s’attaque qui a eu l’effet escompté.

On nous berce quotidiennement de « lutte contre le terrorisme », la criminalité financière ou le blanchiment de capitaux, « lutte contre le sida », le cancer ou le paludisme, « lutte contre les violences conjugales » ou la violence en milieu scolaire… bref, des désastres systématiques. Par association d’idées, et à force de tabassage médiatique, « lutte contre » quelque chose fait de ce je-ne-sais-quoi un truc nécessairement grave. C’est tout ce qu’il m’a fallu pour prendre conscience du problème. Deux petits mots qui valaient plus que tout le reste.

Un jour, il sera peut-être imaginable, dans notre vieille Europe, de lutter « pour » quelque chose. La « lutte pour » est dorénavant l’apanage des sociétés revendiquant leurs droits les plus élémentaires : alphabétisation, droit de vote, liberté d’expression. En France, et par comparaison, on luttera « contre » l’illettrisme, l’abstention, et, très accessoirement, le terrorisme intellectuel. 

Nous ne déterminons plus nos projets communs qu’en nous référant à nos peurs.

Par Hypolite Brindavoine - Publié dans : Des Mots pour faire peur
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Lundi 29 mai 2006

Sont-ils vraiment des «kamikazes », comme la presse se plaît tant à les qualifier ? A la prononciation du mot, on associe, sans trop forcer ses neurones, un attentat suicide comme il en arrive tous les jours dans le monde. « Un kamikaze se fait exploser sur une base irakienne » (La Tribune, 6 mai 2006) ; « Trois personnes dont un kamikaze ont été tuées hier à Kaboul dans l'explosion d'une voiture piégée » (Tunis Hebdo, 24 mai 2006) ; « un kamikaze s'est fait sauter dans un restaurant du centre de Bagdad » (Nouvel Observateur, 21 mai 2006). La liste des brèves de ce genre pourrait alimenter les colonnes pendant des décennies encore.

Sans que l’on se plonge un instant dans l’histoire du mot.

Un kamikaze désigne depuis la seconde guerre mondiale un pilote d’avion japonais effectuant une mission suicide face aux américains, en projetant délibérément son avion contre les navires de l’ennemi. Aujourd’hui, le terme est dévoyé ; il s’emploie à toutes les sauces, sans qu’il soit procédé à la distinction de l’histoire : aux origines du mot, le kamikaze opérait à bord d’un appareil identifié, dans le cadre d’une armée régulière et en respectant les règles de la guerre conventionnelle, face à des ennemis définis comme tels. Rien de tout cela aujourd’hui, puisque les attributs de la guerre classique sont inexistants : pas de déclaration d’intention, pas d’uniforme, victimes non armées … les hijackers des attentats du 11 septembre ou les candidats au suicide se faisant sauter dans un marché au Moyen-Orient sont absolument tout, sauf des « kamikazes » : des « meurtriers » peut-être, mais pas des « kamikazes », puisque le droit international n’est pas respecté.

Le qualificatif rétablit pourtant une légitimité politique. Il pare les criminels d’une respectabilité inédite. Plus que de simples assassins, les « kamikazes » deviennent également des imposteurs de notre libre arbitre. Le terme induit inconsciemment cette perception pernicieuse du soldat romantique, prêt à donner sa vie pour une cause – ce qui est très respectable en soi, mais à condition que le « courage » ne soit pas dévoyé par la déloyauté.

Par Hypolite Brindavoine - Publié dans : Des mots pour faire du bruit
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Vendredi 19 mai 2006

Lorsqu’un fournisseur de cervoises s’est mis à commercialiser des bibines avec l’icône du Che flanquée sur les étiquettes, j’ai compris que notre bon vieux Don Quichotte sauce cubano-argentine avait assurément perdu la bataille de l’histoire. Pour un rouge, se faire rattraper post-mortem par la course aux pépètes, ça fait office de seconde descente aux Enfers...

Nouvelle palinodie le jour où Eurocard Mastercard s’est mis à proposer des « offres privilèges » sur des voyages « 100% confort, 100 % plaisir » : j’ai prié pour l’âme de Montesquieu. Combien de constituants se sont-ils fichus sur la poire pendant la Révolution française pour abolir le système de la Féodalité fondé sur les « privilèges » octroyés aux corps intermédiaires ? Or voilà que les Lumières nous les remettent au goût du jour. Pauvre Dugommier ! Les mots du 21ème siècle rétablissent la classification sociale de l’ancien Régime …

Ironie de l’histoire, notre nouvel idéal égalitaire consisterait à jouer au petit Marquis : les bénéficiaires des « offres privilège » de ladite GoldCard Mastercard sont-ils des clients ou les nouveaux gentilshommes ? Présente-t-on encore sa « carte privilège Beauté Uniprix », ou montre-t-on son sang bleu devant la caissière tétanisée ? A quand donc les « Offres spéciale aristocrates », « Réductions série limitée châtelains » et autres « Avantages écuyers » sur les conserves de petits pois ? On se prend à rêver que bientôt les étalages de fruits et légumes de la supérette du coin seront le digne reflet de notre nouvelle assemblée constituante. Et vu que clergé, noblesse et tiers-état sont déjà réhabilités sur les packs de Kro et les cartes bancaires …

Contrôle sanguin ! Vérification du livret de famille ! Investigation poussée de l’arbre généalogique sur trois génération ! « Ah ! cher client, vous ne fournissez pas la preuve de vos quatre quartiers de noblesse ? Quel dommage ! Cette offre Privilège sur la Scenic Gamme 2005 n’est pas pour vous… ». Evite-t-on soigneusement de se référer aux « classes » devenues trop dangereuses (« couches » et « catégories » sociales sont généralement préférées) que nos luttes de castes se voient auréolées d’une nouvelle jeunesse. Tout du moins en apparence : car lorsque nous nous sommes tous « privilégiés », qui l’est réellement encore ?

Par Hypolite Brindavoine - Publié dans : Des mots pour faire des thunes
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Mercredi 10 mai 2006

Au commencement de la psychose, il y avait le qualificatif mortifère « les jeunes », avec le succès que l’on sait dans les banlieues du 9-3. Or par la magie des leviers médiatiques, voilà que nos ados se voient détrônés par d’autres êtres plus terrifiants encore : les « petites » situés dans la tranche d’âge 18 mois/11 ans. Généralement « martyres » (puisqu’il est désormais convenu de parler du « martyre de Dylan » - Métro, 21/03/2006 - ou du « terrible récit du martyre de Sohane » - Le Figaro, 06/04/2006 -), les « petites » et les « petits » sont l’objet de toutes nos attentions les plus douteuses. Viol, torture, sévices, séquestration, « mort affreuse », « souffrances atroces », c’est pas mal pour un début ; mais lorsque l’on y ajoute les circonstances verbales aggravantes « petite », les tirages des news magazines grimpent de 50 %. Fascination morbide pour les bambins de rigueur : « Les enquêteurs étaient toujours sans nouvelles dimanche de la petite Madison » (7/05/2006, Associated Press) ; « Le ravisseur présumé de la petite Aurélia a été arrêté » (Le Monde, 23/11/2005) ; « la petite fille de deux ans disparue depuis samedi soir à Brecht a été retrouvée » (Le Vif – 9/04/2006) ; « une petite fille de 8 ans assassinée à Beit Shemesh » (Jerusalem Post, 3 mai 2006) ; « Meurtre de la petite Zhang » (Radio-Canada, 10/05/2006) …

Souvent, on va contourner le terme en parlant de la « fillette » (« Un homme … a tenté d’enlever … une fillette de 12 ans » - Métro, 9/05/2006) ou de « garçon » (« garçon de quatre ans retrouvé mort … » - Métro, 9/05/2006)... Mais le plus souvent, c’est la « petite » : « Petite » par-ci, « petite » par-là … à ce point que l’effet de terreur calculé à l’annonce du mot « petite » a été parfaitement intégrée par le cinéma. Genre le récent « Silent Hill » (2005), où Rose tente désespérément d’arracher sa fille, la petite Sharon, au monde de Silent Hill après qu’elle a mystérieusement disparu … Ultime étape de la hantise, songez même à « The Children of the Corn » (1984), un classique de l’horreur où les enfants d'une petite ville se transforment carrément en créatures démoniaques !

De retour à la réalité, tous les scénarios d’épouvante deviennent subitement possibles : tous les rôles étant désormais mélangés, on s'imagine avec effarement l'effraction dans nos salons de ces « proies sanguinaires », avec binettes, scies à métaux, bêches, clés à molette, couteaux électriques, et autres fers à souder à la main ... Les « petites » étaient des victimes ? Les voilà en passe de devenir nos bourreaux - nos penchants inconscients pour le morbide s'occuperont du reste ; où s’arrêtera donc notre fascination pour l'horreur ?

Par Hypolite Brindavoine - Publié dans : Des Mots pour faire peur
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Samedi 29 avril 2006

« Élément fondamental du tissu vivant » (définition biologique du Littré), la « cellule » est en passe de devenir également le nouvel élément structurel du tissu social français. A y regarder de près - c'est-à-dire en collant son nez dans les nichons cathodiques de Claire Chazal vers 20 heures le week-end – on prend conscience de l’invasion celluleuse en train de prendre la « France par le bassin » - en voilà au moins une qui aura réussi !

Car à bien y réfléchir, concevrait-on de se passer d’une « cellule psychologique » lors d’un accident de la route ? Imaginerait-on un tremblement de terre sans son inséparable « cellule de crise » ? Une épidémie de grippe aviaire sans sa consubstantielle « cellule d'intervention biologique » ? Un bug informatique sans le binôme « cellule d’urgence » ?

Soyons sérieux, voyons ! Pas une catastrophe quotidienne ne se sépare d’une de ces « cellules » aux effets antalgiques, qu’il s’agisse également d’une cellule économique,  de veille, spéciale de la PJ, pédagogique ou même juridique. Mais la cellul’mania ne s’arrête pas là : ce serait trop facile, et le Marketing est toujours à la recherche de nouveaux sommas à se mettre dans la cassette…

Comment ?

           Vous ne l’avez pas vu venir ?

                                          Le Numéro Vert, bien sûr !

En matière de numéro vert, le Web recèle des merveilles d’assistanat et de nursing haut-débit : [clic] Numéro vert « à votre disposition », [clic–clic–clic] « anonyme et gratuit » [clic] « depuis un poste fixe » [clic–clic] « Le numéro vert du service déchets ménagers de Caen la mer » [clic] « demandé par 83% de la population marmandaise le numéro vert est opérationnel depuis … » [double-clic] « accueil, écoute, soutien, orientation » [re-clic] « numéro vert pour la sexualité » [clic–clic] « un numéro vert pour stopper le suicide »

[Ctrl-Alt-Suppr] Les nouveaux sédatifs sont en vente dans tous les bons news magazines et communiqués officiels ; l’anesthésie dure quelques jours tout au plus – le temps pour le cours de la vie quotidienne de reprendre la main sur une passagère convulsion médiatique.

Par Hypolite Brindavoine - Publié dans : Des mots pour faire l'autruche
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Lundi 24 avril 2006

Chacun sait que la meilleure façon de prédire le temps du lendemain consiste à lire le bulletin météo à l’envers. Qui n’a jamais couru sortir son imper à l’annonce du « beau temps sur tout le bassin parisien » ? A sa manière, ma femme de ménage s’accouda un jour à son balai en fixant dubitativement une photo satellite de l’hexagone, et s’exclama : « Hum ! Entre ce qu’ils disent et ce qu’ils font ! »

Tristement, c’est de la même manière que l’on procède à propos de la « cohésion sociale ». Plus on nous la rabâche, plus le chômage grimpe ; à mesure qu’on l’invoque, les files aux soupes populaires grossissent. De là à affirmer que son emploi est inversement symétrique … au manque de cohésion sociale, il n’y a qu’un pas. A avoir été vidée de sa signification, la variable « sociale » agit depuis sur moi comme un épouvantail aussi puissant que le déjà diabolique « capital ».

Même le marchand de sable doit crever de jalousie en se goinfrant de notre pensée unique de la tendresse et de la charité. La « cohésion sociale » donne une subite envie de se transformer en Flanbi géant et de passer le clair de ses journées à ruminer en regardant passer le train de la mondialisation. Outre un « Ministère de l'emploi, de la cohésion sociale et du logement », on nous gratifie d’un « plan de cohésion sociale » et autre « projet de loi de programmation pour la cohésion sociale » signés Borloo ; Catherine Vautrin, « ministre déléguée à la cohésion sociale et à la Parité », n'a qu'à bien se tenir face au « Comité européen pour la cohésion sociale » du conseil de l’Europe ; le département des Hauts-de-Seine, qui a mis en place une « Mission Ville et Cohésion Sociale » ne perd rien pour attendre : Villepin, qui aime à exalter la « croissance sociale », a créé à l’article 16 de la loi sur l’égalité des chances « l’Agence nationale pour la cohésion sociale et l’égalité des chances ». Voilà le piteux paysage du socialement correct dans notre pays-qui-fait-de-moins-en-moins-de-social. Et voilà encore comment, après tous ces mots-placebos, nous tournoyons encore à 10% de chômeurs - quand les américains en comptent moitié moins sans faire, c’est le moins que l’on puisse dire, de fixette exagérée sur le « Welfare state »

A cette maladie de l’acoustique, je vois deux issues possibles : soit on se prend à rêver du jour où tout le gratin politique s’accordera pour « faire tapis » et refonder les mots du vivre ensemble, voire même à les rayer du dictionnaire; soit on continue de les vider de leur substance, et je prédis qu’en 2084, la novlangue aura conquis tous les méta-territoires de l'expression publique et les mots de l'altruisme, épuisés, ne seront même plus le préalable à l’action. Que nous restera-t-il alors, sinon la pitoyable alternative de la grève de la faim - lorsque le politique s'abaisse au rang du sans papier - pour s'opposer aux délocalisations ?

Par Hypolite Brindavoine - Publié dans : Des mots pour faire du vent
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Mercredi 19 avril 2006

A la grande foire du verbe, le mot est comme un produit de consommation. Il propose du désir, il crée l’espoir, il se consomme dans l’instant. Quand ce mot possède un vice caché, il est souvent trop tard pour larmoyer. Le vice découvert, l’on ne peut que regretter après coup de s’être fait empapaouter par un mot qui promettait tant.

Un mot qui déçoit rétroactivement est le « sentiment ». Raccourci paresseux pour éviter d’avoir à se référer aux faits, on pointe le « sentiment » à longueur de colonnes. Et comme les best sellers du moment sont les « sentiment » d’insécurité et de précarité, j’ai de quoi être inquiet : car il est ici rarement question d’un sentiment de « bien-être » ou « d’espoir », mais plutôt de ce sentiment savamment entretenu de malaise et de peur.

Vérification dans le texte : quand il évoque le plan Villepin pour l'emploi, Jean-Marc Ayrault dit : « on a le sentiment que le gouvernement n'a pas pris la mesure de l'angoisse des Français » (AFP, 28 juin 2005) … Le sentiment est une « connaissance, conscience plus ou moins claire que l'on a de quelque chose », selon le Littré. Voilà donc un scélérat qui y va de son petit commentaire à peu de frais ! Le décalage entre perception et réel n’incommode point, une vague impression se suffisant à elle-même… La stratégie est rôdée : « n’auriez-vous pas un petit sentiment de quelque chose ? », nous interroge-t-on insidieusement. « Allez, cherchez bien ! ». Les manipulateurs réactivent par ce biais quelque inquiétude qu’ils auront tôt fait de prétendre être en mesure de guérir.

Consciemment ou non, les médias colonisent eux-mêmes les nouveaux territoires de la  sentimentologie, véritable traumatisme pathologique de ce début de siècle. Pas une révolution de notre globe terrestre ne s’achève sans qu’un journal ne se réfère au « sentiment d’exclusion », au « sentiment d’injustice », au « sentiment de désespoir », de trahison, de révolte, d’impuissance, d’abandon … sentiment souvent justifié, parfois exacerbé, mais trop fréquemment manipulé.

Pourquoi le « sentiment » de précarité est-il ainsi si fort alors que l’Etat français blinde les CDI des salariés comme aucun autre pays ? Pourquoi le « sentiment » d’insécurité baisse-t-il plus vite que les chiffres de la délinquance ? Réponse dans le métalangage médiatico-politique : exploitant le sentiment par petites touches savamment dosées, ce foutoir verbal impose un rapport purement émotionnel au réel. La gauche a bien argué que la droite avait créé un « sentiment d’insécurité » plus que constaté l’insécurité elle-même. La droite lui répond quant à elle que le vrai « sentiment » de précarité est dû au chômage et non pas à la période d’essai de 2 ans. La guerre de la sémantique émotionnelle met tout le monde sur le ring ; la France, elle, n’a comme alternative que de se terrer de peur chez elle ou de ruer à la place de la Nation.

Par Hypolite Brindavoine - Publié dans : Des Mots pour faire peur
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Capharnaümnautes

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