Si d'aventure un Tocqueville américain faisait crisser les pneus de sa Mustang dans la France du 21ème siècle, il serait consterné de voir à quel point le mot « crise » alimente nos moulins à paroles locaux. Passés maîtres dans l’art de l’autoflagellation, les Français ont fait du mot « crise » le point d’orgue de toute conversation de café. Le temps est passé où l’on se plaignait de « l’été trop sec » ou de « l’hiver trop pluvieux » ; on s’en prend dorénavant à « la crise ». C’est devenu la toile de fonds de nos bavardages, celle qui préside à la morosité ambiante. Crise de l’industrie du disque, du gaz, de la vache folle, des banlieues, du logement, de la culture scolaire ou de la filière viticole… on ne compte plus les crises qui secouent notre pauvre vieille Gaule. Pour charger davantage la barque, on en vient rapidement à tout généraliser : on se réfère à la crise sociale, à la crise de la démocratie, à la crise des institutions ou encore à la crise de régime. Pour résumer, la France « est en crise » … quand nos voisins européens s’accordent de plus en plus à penser que la France « fait sa crise ».
Passons ce douloureux débat, penchons-nous plutôt sur le mot « crise », « manifestation brusque et intense, de durée limitée (d'un état ou d'un comportement), pouvant entraîner des conséquences néfastes ». Le contresens est flagrant : pourquoi qualifier de « crise », évènement par nature bref et brutal, un phénomène qui remonte au milieu des années 70 ? Mitterrand a dénoncé en 1964 le « coup d’état permanent », juxtaposition absurde de termes contradictoires ; la vulgate dominante pointe dorénavant la « crise permanente », magnifique oxymore dans son genre. Parlons peut-être de « mal-être », de « marasme » ou de « malaise » permanent. Mais depuis le temps que nous en sommes « en crise », le mot est dépassé.
Ceci n’empêche nullement l’antidote « sortie de crise » de revenir en force sur le devant de la scène. Terme agréable souvent préféré au trop disgracieux « déroute de trouille-au-cul face au foutoir généralisé », « sortie de crise » a le mérite d’être clair : à ne pas reculer, la présomption de responsabilité du scénario inverse, la crise, pèse systématiquement sur le pouvoir, et non pas sur la rue. C’est avec cette (im)pitoyable guerre des mots pour toile de fond que débarquent les professionnels de la « communication de crise », de la « gestion de crise » et de l’ « organisation de crise ». Foin du marasme, ceux-là n’ont pas d’inquiétudes à se faire pour la pérennité de leurs business !
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