
Peut-on encore échapper au Capharnaüm ?
Hypolite B. ausculte les 100 mots qui fâchent...
Définition: Lieu où s'entasse un bric à brac d'objets divers
Synonymes: Bazar, bordel, bric-à-brac, confusion, désordre, encombrement, entassement, fourbi, méli-mélo, pêle-mêle, pagaille ...
Citation: "Les bureaux du « génitron » en fait de terrible désordre, de capharnaüm absolu, de pagaye totale, on pouvait pas voir beaucoup pire... (...) un méli-mélo tragique, tout crevassé, décortiqué, toute l'œuvre à Courtial était là, en vrac, en pyramides, jachère..."
(CÉLINE, Mort à crédit)
Histoire: Capharnaüm, ville située au bord du lac de Tibériade, où Jésus fut assailli par une foule hétéroclite de malades faisant appel à son pouvoir guérisseur
A la grande foire du verbe, le mot est comme un produit de consommation. Il propose du désir, il crée l’espoir, il se consomme dans l’instant. Quand ce mot possède un vice caché, il est souvent trop tard pour larmoyer. Le vice découvert, l’on ne peut que regretter après coup de s’être fait empapaouter par un mot qui promettait tant.
Un mot qui déçoit rétroactivement est le « sentiment ». Raccourci paresseux pour éviter d’avoir à se référer aux faits, on pointe le « sentiment » à longueur de colonnes. Et comme les best sellers du moment sont les « sentiment » d’insécurité et de précarité, j’ai de quoi être inquiet : car il est ici rarement question d’un sentiment de « bien-être » ou « d’espoir », mais plutôt de ce sentiment savamment entretenu de malaise et de peur.
Vérification dans le texte : quand il évoque le plan Villepin pour l'emploi, Jean-Marc Ayrault dit : « on a le sentiment que le gouvernement n'a pas pris la mesure de l'angoisse des Français » (AFP, 28 juin 2005) … Le sentiment est une « connaissance, conscience plus ou moins claire que l'on a de quelque chose », selon le Littré. Voilà donc un scélérat qui y va de son petit commentaire à peu de frais ! Le décalage entre perception et réel n’incommode point, une vague impression se suffisant à elle-même… La stratégie est rôdée : « n’auriez-vous pas un petit sentiment de quelque chose ? », nous interroge-t-on insidieusement. « Allez, cherchez bien ! ». Les manipulateurs réactivent par ce biais quelque inquiétude qu’ils auront tôt fait de prétendre être en mesure de guérir.
Consciemment ou non, les médias colonisent eux-mêmes les nouveaux territoires de la sentimentologie, véritable traumatisme pathologique de ce début de siècle. Pas une révolution de notre globe terrestre ne s’achève sans qu’un journal ne se réfère au « sentiment d’exclusion », au « sentiment d’injustice », au « sentiment de désespoir », de trahison, de révolte, d’impuissance, d’abandon … sentiment souvent justifié, parfois exacerbé, mais trop fréquemment manipulé.
Pourquoi le « sentiment » de précarité est-il ainsi si fort alors que l’Etat français blinde les CDI des salariés comme aucun autre pays ? Pourquoi le « sentiment » d’insécurité baisse-t-il plus vite que les chiffres de la délinquance ? Réponse dans le métalangage médiatico-politique : exploitant le sentiment par petites touches savamment dosées, ce foutoir verbal impose un rapport purement émotionnel au réel. La gauche a bien argué que la droite avait créé un « sentiment d’insécurité » plus que constaté l’insécurité elle-même. La droite lui répond quant à elle que le vrai « sentiment » de précarité est dû au chômage et non pas à la période d’essai de 2 ans. La guerre de la sémantique émotionnelle met tout le monde sur le ring ; la France, elle, n’a comme alternative que de se terrer de peur chez elle ou de ruer à la place de la Nation.