
Peut-on encore échapper au Capharnaüm ?
Hypolite B. ausculte les 100 mots qui fâchent...
Définition: Lieu où s'entasse un bric à brac d'objets divers
Synonymes: Bazar, bordel, bric-à-brac, confusion, désordre, encombrement, entassement, fourbi, méli-mélo, pêle-mêle, pagaille ...
Citation: "Les bureaux du « génitron » en fait de terrible désordre, de capharnaüm absolu, de pagaye totale, on pouvait pas voir beaucoup pire... (...) un méli-mélo tragique, tout crevassé, décortiqué, toute l'œuvre à Courtial était là, en vrac, en pyramides, jachère..."
(CÉLINE, Mort à crédit)
Histoire: Capharnaüm, ville située au bord du lac de Tibériade, où Jésus fut assailli par une foule hétéroclite de malades faisant appel à son pouvoir guérisseur
Chacun sait que la meilleure façon de prédire le temps du lendemain consiste à lire le bulletin météo à l’envers. Qui n’a jamais couru sortir son imper à l’annonce du « beau temps sur tout le bassin parisien » ? A sa manière, ma femme de ménage s’accouda un jour à son balai en fixant dubitativement une photo satellite de l’hexagone, et s’exclama : « Hum ! Entre ce qu’ils disent et ce qu’ils font ! »
Tristement, c’est de la même manière que l’on procède à propos de la « cohésion sociale ». Plus on nous la rabâche, plus le chômage grimpe ; à mesure qu’on l’invoque, les files aux soupes populaires grossissent. De là à affirmer que son emploi est inversement symétrique … au manque de cohésion sociale, il n’y a qu’un pas. A avoir été vidée de sa signification, la variable « sociale » agit depuis sur moi comme un épouvantail aussi puissant que le déjà diabolique « capital ».
Même le marchand de sable doit crever de jalousie en se goinfrant de notre pensée unique de la tendresse et de la charité. La « cohésion sociale » donne une subite envie de se transformer en Flanbi géant et de passer le clair de ses journées à ruminer en regardant passer le train de la mondialisation. Outre un « Ministère de l'emploi, de la cohésion sociale et du logement », on nous gratifie d’un « plan de cohésion sociale » et autre « projet de loi de programmation pour la cohésion sociale » signés Borloo ; Catherine Vautrin, « ministre déléguée à la cohésion sociale et à la Parité », n'a qu'à bien se tenir face au « Comité européen pour la cohésion sociale » du conseil de l’Europe ; le département des Hauts-de-Seine, qui a mis en place une « Mission Ville et Cohésion Sociale » ne perd rien pour attendre : Villepin, qui aime à exalter la « croissance sociale », a créé à l’article 16 de la loi sur l’égalité des chances « l’Agence nationale pour la cohésion sociale et l’égalité des chances ». Voilà le piteux paysage du socialement correct dans notre pays-qui-fait-de-moins-en-moins-de-social. Et voilà encore comment, après tous ces mots-placebos, nous tournoyons encore à 10% de chômeurs - quand les américains en comptent moitié moins sans faire, c’est le moins que l’on puisse dire, de fixette exagérée sur le « Welfare state »…
A cette maladie de l’acoustique, je vois deux issues possibles : soit on se prend à rêver du jour où tout le gratin politique s’accordera pour « faire tapis » et refonder les mots du vivre ensemble, voire même à les rayer du dictionnaire; soit on continue de les vider de leur substance, et je prédis qu’en 2084, la novlangue aura conquis tous les méta-territoires de l'expression publique et les mots de l'altruisme, épuisés, ne seront même plus le préalable à l’action. Que nous restera-t-il alors, sinon la pitoyable alternative de la grève de la faim - lorsque le politique s'abaisse au rang du sans papier - pour s'opposer aux délocalisations ?
Contre-capharnaüm