
Peut-on encore échapper au Capharnaüm ?
Hypolite B. ausculte les 100 mots qui fâchent...
Définition: Lieu où s'entasse un bric à brac d'objets divers
Synonymes: Bazar, bordel, bric-à-brac, confusion, désordre, encombrement, entassement, fourbi, méli-mélo, pêle-mêle, pagaille ...
Citation: "Les bureaux du « génitron » en fait de terrible désordre, de capharnaüm absolu, de pagaye totale, on pouvait pas voir beaucoup pire... (...) un méli-mélo tragique, tout crevassé, décortiqué, toute l'œuvre à Courtial était là, en vrac, en pyramides, jachère..."
(CÉLINE, Mort à crédit)
Histoire: Capharnaüm, ville située au bord du lac de Tibériade, où Jésus fut assailli par une foule hétéroclite de malades faisant appel à son pouvoir guérisseur
Au commencement de la psychose, il y avait le qualificatif mortifère « les jeunes », avec le succès que l’on sait dans les banlieues du 9-3. Or par la magie des leviers médiatiques, voilà que nos ados se voient détrônés par d’autres êtres plus terrifiants encore : les « petites » situés dans la tranche d’âge 18 mois/11 ans. Généralement « martyres » (puisqu’il est désormais convenu de parler du « martyre de Dylan » - Métro, 21/03/2006 - ou du « terrible récit du martyre de Sohane » - Le Figaro, 06/04/2006 -), les « petites » et les « petits » sont l’objet de toutes nos attentions les plus douteuses. Viol, torture, sévices, séquestration, « mort affreuse », « souffrances atroces », c’est pas mal pour un début ; mais lorsque l’on y ajoute les circonstances verbales aggravantes « petite », les tirages des news magazines grimpent de 50 %. Fascination morbide pour les bambins de rigueur : « Les enquêteurs étaient toujours sans nouvelles dimanche de la petite Madison » (7/05/2006, Associated Press) ; « Le ravisseur présumé de la petite Aurélia a été arrêté » (Le Monde, 23/11/2005) ; « la petite fille de deux ans disparue depuis samedi soir à Brecht a été retrouvée » (Le Vif – 9/04/2006) ; « une petite fille de 8 ans assassinée à Beit Shemesh » (Jerusalem Post, 3 mai 2006) ; « Meurtre de la petite Zhang » (Radio-Canada, 10/05/2006) …
Souvent, on va contourner le terme en parlant de la « fillette » (« Un homme … a tenté d’enlever … une fillette de 12 ans » - Métro, 9/05/2006) ou de « garçon » (« garçon de quatre ans retrouvé mort … » - Métro, 9/05/2006)... Mais le plus souvent, c’est la « petite » : « Petite » par-ci, « petite » par-là … à ce point que l’effet de terreur calculé à l’annonce du mot « petite » a été parfaitement intégrée par le cinéma. Genre le récent « Silent Hill » (2005), où Rose tente désespérément d’arracher sa fille, la petite Sharon, au monde de Silent Hill après qu’elle a mystérieusement disparu … Ultime étape de la hantise, songez même à « The Children of the Corn » (1984), un classique de l’horreur où les enfants d'une petite ville se transforment carrément en créatures démoniaques !
De retour à la réalité, tous les scénarios d’épouvante deviennent subitement possibles : tous les rôles étant désormais mélangés, on s'imagine avec effarement l'effraction dans nos salons de ces « proies sanguinaires », avec binettes, scies à métaux, bêches, clés à molette, couteaux électriques, et autres fers à souder à la main ... Les « petites » étaient des victimes ? Les voilà en passe de devenir nos bourreaux - nos penchants inconscients pour le morbide s'occuperont du reste ; où s’arrêtera donc notre fascination pour l'horreur ?
Contre-capharnaüm