
Peut-on encore échapper au Capharnaüm ?
Hypolite B. ausculte les 100 mots qui fâchent...
Définition: Lieu où s'entasse un bric à brac d'objets divers
Synonymes: Bazar, bordel, bric-à-brac, confusion, désordre, encombrement, entassement, fourbi, méli-mélo, pêle-mêle, pagaille ...
Citation: "Les bureaux du « génitron » en fait de terrible désordre, de capharnaüm absolu, de pagaye totale, on pouvait pas voir beaucoup pire... (...) un méli-mélo tragique, tout crevassé, décortiqué, toute l'œuvre à Courtial était là, en vrac, en pyramides, jachère..."
(CÉLINE, Mort à crédit)
Histoire: Capharnaüm, ville située au bord du lac de Tibériade, où Jésus fut assailli par une foule hétéroclite de malades faisant appel à son pouvoir guérisseur
C’est une voix off dans le RER B qui m’a tiré ce week-end de mes méditations underground ; quelque chose du genre : « en application de la loi relative à la lutte contre le tabagisme, nous vous rappelons qu’il est interdit de fumer dans les enceintes du RER ».
C’est l’expression « lutte contre le tabagisme » qui m’est restée collée en travers de la poire. Je n’avais, jusqu’alors, peut-être pas saisi combien les pouvoirs publics assimilaient le tabagisme à un véritable fléau, au même titre qu’une maladie grave. Ce ne sont pas les publicités plus ou moins gores qui m’avaient fait de l’effet ; ni les « Fumer tue » inscrits sur les paquets, que l’on aurait aussi bien pu remplacer par l’équivalent « Vivre tue » - puisque quitte à crever de quelque chose, autant ne s’être pas trop emmerdé dans l’intermède de temps qui nous est accordé. C’est en fait l’association du mot « lutte » et du mal auquel elle s’attaque qui a eu l’effet escompté.
On nous berce quotidiennement de « lutte contre le terrorisme », la criminalité financière ou le blanchiment de capitaux, « lutte contre le sida », le cancer ou le paludisme, « lutte contre les violences conjugales » ou la violence en milieu scolaire… bref, des désastres systématiques. Par association d’idées, et à force de tabassage médiatique, « lutte contre » quelque chose fait de ce je-ne-sais-quoi un truc nécessairement grave. C’est tout ce qu’il m’a fallu pour prendre conscience du problème. Deux petits mots qui valaient plus que tout le reste.
Un jour, il sera peut-être imaginable, dans notre vieille Europe, de lutter « pour » quelque chose. La « lutte pour » est dorénavant l’apanage des sociétés revendiquant leurs droits les plus élémentaires : alphabétisation, droit de vote, liberté d’expression. En France, et par comparaison, on luttera « contre » l’illettrisme, l’abstention, et, très accessoirement, le terrorisme intellectuel.
Nous ne déterminons plus nos projets communs qu’en nous référant à nos peurs.
Contre-capharnaüm