
Peut-on encore échapper au Capharnaüm ?
Hypolite B. ausculte les 100 mots qui fâchent...
Définition: Lieu où s'entasse un bric à brac d'objets divers
Synonymes: Bazar, bordel, bric-à-brac, confusion, désordre, encombrement, entassement, fourbi, méli-mélo, pêle-mêle, pagaille ...
Citation: "Les bureaux du « génitron » en fait de terrible désordre, de capharnaüm absolu, de pagaye totale, on pouvait pas voir beaucoup pire... (...) un méli-mélo tragique, tout crevassé, décortiqué, toute l'œuvre à Courtial était là, en vrac, en pyramides, jachère..."
(CÉLINE, Mort à crédit)
Histoire: Capharnaüm, ville située au bord du lac de Tibériade, où Jésus fut assailli par une foule hétéroclite de malades faisant appel à son pouvoir guérisseur
Je suggère que nous réhabilitions le mot « devoir », auquel la nation ne fait presque plus référence. Quelques subsides de devoir militaire, certaines habitudes électorales qui passent plus pour un acquis qu’une responsabilité, un devoir de mémoire, peut-être, lorsque les livres d’histoire font débat… Tout au plus fait-on référence, aux articles 212 et suivants du code civil, au « devoir conjugal » - ce qui, cela peut se justifier, est amplement suffisant.
En revanche, le mot « droit » monopolise tout nos textes fondateurs. La Déclaration des « droits de l'homme et du citoyen » de 1789, bien sûr, qui évoque les « droits naturels, inaliénables et sacrés » ; le préambule de la Constitution de 1946 qui consacre des « droits » de nature économique et sociale : le droit au travail et à l'emploi, le droit syndical, le droit de grève, le droit d'asile aux personnes persécutées… Mais nulle trace des « devoirs ».
Dans les manuels d’instruction civique, l’édition 2006 du Cahier d’activités (Nathan, 4e) parle de « droits des travailleurs » et de « droits sociaux pour les collégiens ». « Demain, citoyens » (4e) évoque des droits politiques, des nouveaux droits des apprentis, etc. Nulle part le mot « devoir ».
Les mots de l’échange, du contrat, de l’engagement qui fait société se sont évanouis. Dans les faits, le « service » rendu l’est à sens unique. Le patriotisme est en berne, puisqu’à part consommer équitable, rien ne nous impose d’être citoyen – et finalement d’être français. Il y a, dans cette exaltation des avantages et cet effacement des responsabilités, cette attente un rien suffisante d’un dû; un brin de perversité, aussi : comment s’étonner ensuite de l’immuabilité des corporatismes et de la montée de l’individualisme ?
John Kennedy a eu du courage en disant : « Ne demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous, mais ce que pouvez faire pour votre pays. » Par lâcheté peut-être, on a préféré parler en France de « cohésion », un mot pervers qui finit par produire l’exact contraire de lui-même. Par couardise, on s’est trop vautré dans la stérilité de notre « pacte républicain » exalté par Dominique de Villepin, dans les « valeurs de la République » dont Chirac fait immodérément référence, ou de cette aspiration au « rassemblement » que la gauche a rongé jusqu’à l’os. Alors que je suis persuadé que la réhabilitation des devoirs, dans les faits (service militaire, obligation de voter sous peine d’amende – comme au Chili, du reste) et bien sûr dans les mots, serait un appel bien plus percutant à la responsabilité de chacun.
« Devoir » semble un lieu commun. Et pourtant, c’est un mot neuf. Un territoire en friche. Un extraordinaire potentiel de cimentage national, un espoir d’unité, le meilleur rempart contre les abus de droits dont nous avons trop payé la facture.
J'ai besoin de mots.
Mon cher Hypo,
Vous avez besoin de mot. En voici au moins un que l'on va sûrement réentendre en septembre: "avantages acquis". Enorme avantage pour vous, c'est la suite logique de droit et l'opposé de devoir.
Vous pouvez aussi écrire un billet sur le thème de l'égalité. Nos chers hommes politiques nous le ressortent dans chacun de leurs discours sachant pertinament que non seulement nous sommes pas égaux (surtout eux par rapport à nous, pauvre citoyen de base).
Bonne réflexion,
Jean
Parler de droits, c'est de toute façon impliquer des devoirs. Car que sont les droits des uns sinon les devoirs des autres à leur égard ?
Je suis d'accord. En même temps, je ne trouve pas que le discours des "devoirs" soit si pregnant, à droite comme à gauche. Au même titre que les "droits", les "devoirs" renvoient également à la notion de citoyenneté : parler des droit, bien sûr ; et les exalter si possible. Rappeler qu'ils correspondent aux devoirs des autres, je voudrais l'entendre plus souvent.
Les économistes travaillent beaucoup sur une notion très intéressante de "capital structurel" : il s'agit, en gros, de quantifier la richesse d'un pays sur des critères extra-financiers : la transmission d'un capital historique, culturel, éducatif, etc. Etre fier de soi, optimiste, transmettre, prendre conscience de son devoir à l'égard des générations futures... On le voit un peu sur des thèmes écolos, pas sur la dette publique. Entend-t-on: "que voulons-nous laisser derrière nous?" "Comment voulons-nous la France dans 50 ans?" Des questions désintéressées, qui seraient une belle preuve de la conscience de nos devoirs - et de la générosité qui la sous-tend. Il n'y a pas beaucoup de générosité dans la parole publique, je trouve.
Je préfere les droits aux devoirs. En plus, ça me fait comme Lagaffe le mot "travail". T'as fait tes devoirs ? C'est marrant mais le dernier qui m'a fait un speech sur droits et devoirs, c\\\'était un vrai facho. Ca résonne tout le temps un peu bizarre dans ma tete ce discours. Mais passons...
Justement Hypo, puisque tu cherches des mots, il y a une expression qui me pose probleme que je lis de plus en plus : une "droite décomplexée" qui désigne ni plus ni moins que la droite fasciste, frontiste, extremiste. Je trouve l'expression plutot habile. A gauche on le dit autrement. De cette gauche qui flirte sur la droite, voir plus loin encore, on dira qu'elle "transcende les clivages gauche droite" ou qu'elle est "moderne" ce qui revient à peu pres à la meme chose. Finalement aujourd'hui, ne pas aller toujours plus à droite, c'est etre prisonnier de préjugés, etre dogmatique. Si les mots t'inspirent...
ah! Je suis un peu emmerdé que devoirs soit assimilé à de l'extrémisme, il existe un paquet de gens qui parlent de l'un sans se réclamer de l'autre, tout de même... C'est vrai que l'expression "droite décomplexée" est assez drôle ; on parle moins, d'ailleurs, de gauche "décomplexée" comme l'extrême gauche. Mais peut-être qu'être d'une droite décompléxée, c'est simplement être libéral et s'en vanter. Le mot "moderne" est à mon avis hyper dangereux aussi, c'est tout de même très "classique" de se réclamer de la modernité...
Ce qui me fait rire - et après avoir vécu aux Etats-Unis - c'est que notre droite est encore à gauche de la gauche outre-atlantique incarnée par les Clinton, Gore, Kerry et autres... peut-être que les démocrates (que je suis) sont des extrémistes...