
Peut-on encore échapper au Capharnaüm ?
Hypolite B. ausculte les 100 mots qui fâchent...
Définition: Lieu où s'entasse un bric à brac d'objets divers
Synonymes: Bazar, bordel, bric-à-brac, confusion, désordre, encombrement, entassement, fourbi, méli-mélo, pêle-mêle, pagaille ...
Citation: "Les bureaux du « génitron » en fait de terrible désordre, de capharnaüm absolu, de pagaye totale, on pouvait pas voir beaucoup pire... (...) un méli-mélo tragique, tout crevassé, décortiqué, toute l'œuvre à Courtial était là, en vrac, en pyramides, jachère..."
(CÉLINE, Mort à crédit)
Histoire: Capharnaüm, ville située au bord du lac de Tibériade, où Jésus fut assailli par une foule hétéroclite de malades faisant appel à son pouvoir guérisseur
La « zone » a le vent en poupe. Terme cru désignant un « faubourg caractérisé par un habitat misérable » (définition du Trésor), le terme « zone » a été considérablement anesthésié lorsque le vocabulaire étatiste lui a, paradoxalement, apposé ses lettres de noblesse. Depuis que l’administration a préempté l’appellation « zone », rien ne va plus : avant, on disait « c’est la zone » ; maintenant, il faut dire « les zones », tant elles sont nombreuses et disparates.
Petites sœurs des « quartiers » (avec toute la terreur que ce mot inspire), les « zones », donc, sont soumises à deux forces contradictoires : pas assez d’urbanisation d’un côté, avec la création en 1958 des « ZUP », zones à urbaniser en priorité et en 1996 des « ZRU », zones de redynamisation urbaines ; trop d’urbanisation de l’autre, avec l’arrivée en 1961 des « ZAD », zones d’aménagement différées afin de lutter contre la spéculation immobilière. Le lexique bureaucratique nous apprend donc que la ville est tout à la fois la seule solution viable aux emmerdes - tout en étant jugée comme l’inévitable continuation des mêmes emmerdes, comme en témoigne l’apparition en 1996 des très pudiques « ZUS », zones urbaines sensibles. De quoi sombrer dans le désespoir – ou le cynisme, c’est selon.
Synonymes de déréglementation (zone de non droit, zone franche urbaine, zone de libre échange des Amériques, zone économique européenne, zone libre…), les zones tranchent pourtant avec le tout plein de lois dont certaines font justement l’objet. Fréquemment « prioritaires » (apparition en 1982 des « ZEP », zones d’éducation prioritaire, création en 1990 de l’« OZP », l’observatoire des zones prioritaires), on a également vu qu’elles pouvaient également être « différées ». Mais cela revient au même, puisqu’on les « diffère » en « priorité » : les zones sont donc peuplées de « zonards », dit aussi citoyens « de seconde zone », traités en théorie comme s’ils appartenaient à la « première zone » (une oxymore, bien sûr).
Il semble ainsi proliférer une duplicité entre le langage âpre de la rue et le lexique administratif teinté d’extrêmes précautions : plus l’on remet des « couches de zones » avec maintes appellations poétiques et imaginatives, plus c’est bizarrement pour parler de « la zone », sa réalité choquante et misérable. L’étude de ce mot révèle ainsi des merveilles d’imagination et de créativité bureaucratique ; les fonctionnaires et leurs administrés ne semblent pourtant pas communiquer sur les mêmes ondes.
Contre-capharnaüm