
Peut-on encore échapper au Capharnaüm ?
Hypolite B. ausculte les 100 mots qui fâchent...
Définition: Lieu où s'entasse un bric à brac d'objets divers
Synonymes: Bazar, bordel, bric-à-brac, confusion, désordre, encombrement, entassement, fourbi, méli-mélo, pêle-mêle, pagaille ...
Citation: "Les bureaux du « génitron » en fait de terrible désordre, de capharnaüm absolu, de pagaye totale, on pouvait pas voir beaucoup pire... (...) un méli-mélo tragique, tout crevassé, décortiqué, toute l'œuvre à Courtial était là, en vrac, en pyramides, jachère..."
(CÉLINE, Mort à crédit)
Histoire: Capharnaüm, ville située au bord du lac de Tibériade, où Jésus fut assailli par une foule hétéroclite de malades faisant appel à son pouvoir guérisseur
L’expression « on naît avec ou on naît sans », teintée souvent d’un brin d’ironie, ne fait plus rire quand on sait combien l’argot moderne fait état de la seconde catégorie de sujets. Puisqu’il qu’il est devenu trop barbare d’admettre qu’il y ait en France des clandestins, des crèves la faim, des orphelins, des chômeurs de longue durée, des dépressifs et des alcooliques, on préférera qualifier ces individus en référence à quelque chose de « normal ». C’est que l’obsession de la normalité rôde dans les parages : biberonnés de « retour progressif à la normale » dans les métros et de « températures proches des normales saisonnières » vers 20h45, il nous faut trouver la parade pour standardiser le difforme : les « sans » tombent à point nommé. Les « sans » papiers, les « sans » abris (autrement appelés les « sans » domicile fixe ou les « sans » logis) les « sans » ressources, les « sans » emploi et les « sans » famille occupent ainsi régulièrement le devant de la scène.
Lorsqu’il est question de régularisation de clandestins, de squats de manouches, de vagues de froid meurtrières et de seuils psychologiques des 10% de chômeurs, la préférence pour le préfixe « sans » tranche étonnamment avec l’attitude courageuse que les médias, avec force tapage, nous invitent à adopter lorsque nous nous informons. C’est comme si le message d’ensemble était du coup brouillé : le consommateur oscille entre la conscience de ses responsabilités devant des images parfois insoutenables, et la fuite pure et simple au son des mots qui les accompagnent. En prenant comme étalon de référence le français moyen, « avec » son passeport, son toit, son job et sa marmaille en bonne et due forme, le langage a réussi le pari de « normer » l’inclassable. Service minimum de bonne conscience garanti.
Il faut voir, enfin, avec quelle efficacité les médias ont simplifié une réalité complexe. Le mot « sans » est symptomatique de cette volonté, parfois inconsciente, d’aplatir les différences. Songeons un instant à la variété de situations que recouvre l’appellation « sans » papiers : les demandeurs d’asiles, les réfugiés sans statut, les conjoints de citoyens français, le conjoints de personnes en situation régulière, les conjoints d’un réfugié statutaire, les parents d’enfants nés en France, les enfants entrés en France hors regroupement familial, les étrangers atteints d’une pathologie grave… foin des nuances, tout ce petit monde se voit commodément « rubriqué » dans la catégorie floue et indigeste de « sans » papiers. Voici que l’on ne désigne plus, mais que l’on qualifie ; on ne définit pas, on distingue ; on ne dénomme point, on catalogue.
Contre-capharnaüm