Why ?

Peut-on encore échapper au Capharnaüm

Hypolite B. ausculte les 100 mots qui fâchent...

Capharnaüm ?

Définition: Lieu où s'entasse un bric à brac d'objets divers

Synonymes: Bazar, bordel, bric-à-brac, confusion, désordre, encombrement, entassement, fourbi, méli-mélo, pêle-mêle, pagaille ...

Citation: "Les bureaux du « génitron » en fait de terrible désordre, de capharnaüm absolu, de pagaye totale, on pouvait pas voir beaucoup pire... (...) un méli-mélo tragique, tout crevassé, décortiqué, toute l'œuvre à Courtial était là, en vrac, en pyramides, jachère..."
(CÉLINE, Mort à crédit)

Histoire: Capharnaüm, ville située au bord du lac de Tibériade, où Jésus fut assailli par une foule hétéroclite de malades faisant appel à son pouvoir guérisseur

Des mots pour faire des thunes

Lundi 6 février 2006

Si vous avez cette étrange impression de vous sentir de plus en plus à l’étroit, je tiens peut-être une explication : c’est parce que le business est désormais parvenu à métamorphoser le moindre de vos gigotements en actes générateurs de pépètes.  Pour cela, il a fallu redonner tout son sens au concept d’ « espace » : jeuns’ ou vieilli, bronzé ou tout fripé, Golden Boy ou Rmiste endurci, adepte du Yoga-zen ou en nette surcharge pondérale, l’homme-caméléon que vous êtes trouve dorénavant toujours « espace » à son pied…

Pour être pécuniairement « in », je papillonne délicieusement d’espaces en espaces : le moindre de mes caprices matérialiste a désormais son théâtre d’épanouissement. Besoin d’un petit cigare ? L’« espace fumeur » dans les aéroports - je veux parler des quatre misérables vitres d’aquarium derrière lesquelles on me regarde comme un des derniers spécimens de cétacés de l’ère jurassique – me tend les bras ; je vais ensuite me vautrer dans l’« espace gourmand » à la page 17 des magazines féminins s’il me prend une soudaine envie d’artichauts à la crème fouettée. Besoin d’évasion ? Je me précipite dans l’« espace Liberté » pour la gestion par le Crédit Agricole de mon contrat d’assurance-vie. Une envie de finesse dans un monde de brutes ? Refuge obligé dans l’« espace détente », devant le distributeur de boissons de ma fac pourrie - ce qui sous-entendrait qu’à plus de 10 mètres de rayon du bidule, les risques de crise d’apoplexie sont systématiquement multipliés par trois.

« Espace » par-ci, « espace » par-là … Voici venu le découpage marketing de l’univers ! Rien ne sert de casser du sucre sur les nouveaux néo-conservateurs communautaristes, les professionnels de la communication s’occupent de tout … Et en douceur ! Les « Espaces annonceurs » sur les sites de location de vacances le disputent aux « espaces culturel » et « émotion » dans les supermarchés Leclerc (sic). Les « espaces client » pour les abonnés du journal Les Echos bataillent en rangs serrés face aux « espaces adhérents » de la FNAC et aux « Espaces professionnels et entreprises » à l’Apple Expo … Avant  que je n’en vienne à la « conspiration des Côtés » je voudrais savoir : à quand le retour des « grands espaces » ?

Par Hypolite Brindavoine
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Mercredi 8 février 2006

A peine les « espaces » délaissés, votre furie consommatrice vous empêtre inévitablement – et malgré vous - sur les « côtés ». Croyez-moi, ça banque à fond sur les côtés ! Ce doivent être ces génies du marketing qui se sont dit un beau jour : « si on envoyait nos nombrilistes de consommateurs se faire foutre sur les côtés, on multiplierait notre indice par trois ! » Et ça marche ! Pour cette conspiration ourdie jusque dans les plus hautes sphères du pouvoir économique-mais-non-économe, je n’ai qu’un mot : Capharnaüm !

Plongez-vous donc dans les magazines « Côté Sud », « Bricoler Côté Maison » ou « Côté nature », allez vous organiser un blind date foireux sur le site de rencontres « Côté Amour », remontez-vous en groupe contre ces connards de machos dans l’association anti-sexiste « du Côté des filles », allez pêcher des conseils de cul dans les rubriques « Côté cœur », et achetez vos crèmes aux extraits mortifères de queue de licorne sur le site de vente en ligne de cosmétiques « Côté nature »

L’égocentrisme n’existe plus : l’individu Roi est mort et enterré ! Non, vous n’êtes plus le centre du monde. Pour avoir une existence à tout le moins économique et statistique, vous devez être sur la touche – je veux dire sur le « côté ». Et là je dis : plus de grands espaces, ni de noyau central en ce bas monde … il ne manque plus que la manipulation des « Minutes » ! (A très vite)

Par Hypolite Brindavoine
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Vendredi 10 février 2006

Foin des « espaces » et autres « côtés », il fallait que l’on nous brouille un peu plus l’horizon avec les fameuses « minutes ». Le temps étant de l’argent, la « minute » est encore de loin ce qui pale le plus par les temps qui courent. Je ne parle pas seulement de la minute de pub qui rapporte bien 70 000 Euros de royalties juste avant Nathalie Riouhet. Je parle des minutes de temps attentatoires à la dignité humaine ; ces parenthèses de temps où tout fait place à l’exposé des motifs commerciaux.

Je me revois assez bien abruti par le tourbillon de ces 1440 images qui claquent comme les 10 commandements modernes : la « minute blonde » sur Canal +, l’émission « la minute tuning », le concours de création vidéo « Une minute 2006 », la « minute fraîcheur », la « minute détente », la « minute d’humour » … toutes ces minutes de temps « soustractionnelles » à la vie paisible m’épuisent. Plus de passé ; encore moins de futur. Je suis peut-être censé réaliser ma condition absolue d’être humain là, à ce moment précis où plus rien d’autre ne compte, sinon l’asservissement à la dictature du canapé-télé-maté-pâtée de la fourchette stratégique 19h-21h.« 120 minutes de bonheur », c’est ça ?

Un petit dernier pour le week-end : la conjuration des « coins »...

Par Hypolite Brindavoine
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Samedi 11 février 2006

On y est presque ! A ce stade de la démonstration, la comédie atteint son paroxysme et approche un dénouement franchement tragi-comique: je veux parler, bien sûr, de l’irruption soudaine des « coins » dans ce qu’il restait encore d’espaces vierges de dictature mammifère.

On savait l’organisme constitué de cellules ; la matière composée d’atomes ; eux-mêmes formés de protons et de neutrons. Ce qu’on ignorait encore, c’est que le tout se sous-sous-sous-divisait à nouveau en la plus petite dénomination mathématico-statistico-physico-économique de l’univers : les « coins ».

Le « coin » est l'unité de base du vivant, chers amis ; l’élément structural et fonctionnel constituant l’univers. Aucun délice de l’existence ne peut se goûter à l’abri d’un coin de monde. Et ça encore, croyez-le ou pas, ça banque « grave » …

On ne le réalise jamais, et puis quand on met le doigt dessus, on frise la fixette obsessionnelle : « Coin des juniors, coin des petits, coin des poètes, coin jardin, coin BD, coin des gourmets, des passionnés, des experts, des débutants, des filles, des adhérents, des abonnés, des historiens, des éditeurs ou des instits » … Aucune catégorie de la population qui n’ait son espace d’épanouissement par le jeu de l’identification tribale et consumériste.

Voilà. Plus de passé ; plus de futur ; plus d’horizon indépassable pour toute espérance, plus de grands espaces de réalisation de soi; mon quotidien ne semble être que l’infinie superposition de microcosmes factices - « espaces », « coins » « côtés », « minutes » - qui se font la guerre sur le théâtre de l’existence. C’est comme si mon rapport à l’espace-temps s’était considérablement rétréci, amenuisé, au point de perdre tout son sens. Dans une certaine mesure, c’est ce que j’appelle la perte des valeurs.

Par Hypolite Brindavoine
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Vendredi 19 mai 2006

Lorsqu’un fournisseur de cervoises s’est mis à commercialiser des bibines avec l’icône du Che flanquée sur les étiquettes, j’ai compris que notre bon vieux Don Quichotte sauce cubano-argentine avait assurément perdu la bataille de l’histoire. Pour un rouge, se faire rattraper post-mortem par la course aux pépètes, ça fait office de seconde descente aux Enfers...

Nouvelle palinodie le jour où Eurocard Mastercard s’est mis à proposer des « offres privilèges » sur des voyages « 100% confort, 100 % plaisir » : j’ai prié pour l’âme de Montesquieu. Combien de constituants se sont-ils fichus sur la poire pendant la Révolution française pour abolir le système de la Féodalité fondé sur les « privilèges » octroyés aux corps intermédiaires ? Or voilà que les Lumières nous les remettent au goût du jour. Pauvre Dugommier ! Les mots du 21ème siècle rétablissent la classification sociale de l’ancien Régime …

Ironie de l’histoire, notre nouvel idéal égalitaire consisterait à jouer au petit Marquis : les bénéficiaires des « offres privilège » de ladite GoldCard Mastercard sont-ils des clients ou les nouveaux gentilshommes ? Présente-t-on encore sa « carte privilège Beauté Uniprix », ou montre-t-on son sang bleu devant la caissière tétanisée ? A quand donc les « Offres spéciale aristocrates », « Réductions série limitée châtelains » et autres « Avantages écuyers » sur les conserves de petits pois ? On se prend à rêver que bientôt les étalages de fruits et légumes de la supérette du coin seront le digne reflet de notre nouvelle assemblée constituante. Et vu que clergé, noblesse et tiers-état sont déjà réhabilités sur les packs de Kro et les cartes bancaires …

Contrôle sanguin ! Vérification du livret de famille ! Investigation poussée de l’arbre généalogique sur trois génération ! « Ah ! cher client, vous ne fournissez pas la preuve de vos quatre quartiers de noblesse ? Quel dommage ! Cette offre Privilège sur la Scenic Gamme 2005 n’est pas pour vous… ». Evite-t-on soigneusement de se référer aux « classes » devenues trop dangereuses (« couches » et « catégories » sociales sont généralement préférées) que nos luttes de castes se voient auréolées d’une nouvelle jeunesse. Tout du moins en apparence : car lorsque nous nous sommes tous « privilégiés », qui l’est réellement encore ?

Par Hypolite Brindavoine
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Capharnaümnautes

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