Why ?

Peut-on encore échapper au Capharnaüm

Hypolite B. ausculte les 100 mots qui fâchent...

Capharnaüm ?

Définition: Lieu où s'entasse un bric à brac d'objets divers

Synonymes: Bazar, bordel, bric-à-brac, confusion, désordre, encombrement, entassement, fourbi, méli-mélo, pêle-mêle, pagaille ...

Citation: "Les bureaux du « génitron » en fait de terrible désordre, de capharnaüm absolu, de pagaye totale, on pouvait pas voir beaucoup pire... (...) un méli-mélo tragique, tout crevassé, décortiqué, toute l'œuvre à Courtial était là, en vrac, en pyramides, jachère..."
(CÉLINE, Mort à crédit)

Histoire: Capharnaüm, ville située au bord du lac de Tibériade, où Jésus fut assailli par une foule hétéroclite de malades faisant appel à son pouvoir guérisseur

Des Mots pour faire peur

Mardi 14 février 2006
CNN, repris dans "Le Monde" du 6 février.

Blasphème, que de crimes commis en ton nom ! Ayant refusé de se découvrir au passage d'une procession religieuse, le chevalier de La Barre (1747-1766) fut condamné à avoir la langue arrachée et à être brûlé vif. Le Parlement de Paris commua sa peine en décapitation et Voltaire fit de ce crime le symbole de l'intolérance religieuse. Le terme blasphème vient du grec blaptein (nuire) et phémè (réputation). Blasphémer, c'est prononcer une parole injurieuse contre Dieu. Est blasphémateur celui qui maudit le nom de Dieu, ou l'invoque pour mentir, ou prononce en vain son nom. Les juifs ne prononcent jamais le nom de Dieu. Et, par superstition, le mot "bleu" a remplacé Dieu dans les jurons comme "parbleu", "morbleu" "palsambleu". Par extension, le mot blasphème désigne toute forme d'impiété ou d'irréligion. La Loi du peuple juif punit de mort le blasphème (Lévitique). Jésus, "Fils de Dieu", est condamné pour cette faute. L'Eglise, quant à elle, l'a punie longtemps de mutilations corporelles. La Révolution française met fin à la législation faisant du blasphème un délit. En terre d'islam, on a aussi puni des blasphémateurs (mujaddif), dont la figure emblématique est le mystique Al-Hallaj, pendu à Bagdad en 922. La loi islamique n'inclut pourtant pas cette notion. Au Pakistan, la dernière loi au monde sanctionnant le blasphème est un héritage de... l'époque coloniale britannique !

Henri Tincq

Par Hypolite Brindavoine
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Mardi 7 mars 2006

Les campagnes du PS en faveur de la hausse de la fiscalité en Ile de France ont le don de me tirer les larmes des yeux. J’ai découvert dans un tract rose que les socialistes n’appelaient plus les impôts « impôts », mais leur préféraient le terme plus politiquement correct et rassembleur d’« effort de solidarité ». « Transports, lycées, logements : pour poursuivre ces actions, la région doit faire appel à la fiscalité. (…). Cet effort de solidarité permettra à la région d’investir pour mieux répondre à vos attentes. »

Le piège avec cette dénomination subtile d’« effort de solidarité », c’est qu’à moins d’être un chien, il n’est pas humainement concevable de s’y opposer. Sauf à verser dans le darwinisme social le plus absolu, l'idée d’« effort de solidarité » est non seulement bien reçue ; j'ai surtout l’interdiction de lui opposer la moindre  contradiction. « Avec l’un des plus haut niveaux de prélèvements au monde et 10 % de chômeurs, n’est-il pas tant de trouver des solutions innovantes? » est la question sacrilège. A exprimer un désaccord à l’endroit de la hausse de l'impôt systématiquement rapprochée de la « solidarité », je prend le risque de rallier le camp des misanthropes ingrats, avares, radins, sans-cœur, impitoyables, mufles, grippe-sou, rats et chiches tant décriés par les pourfendeurs du lien social. J'ai beau payer tous les jours pour le retour du vaisseau fantôme Clémenceau, on continue à jouer, d'une façon presque subliminale, avec mon éternelle mauvaise conscience. « Si je suis contre l'effort de solidarité, suis-je donc vraiment contre l'humanité toute entière ? » est la question latente sous-tendue par la rhétorique sociale...

Si par malheur Saint Jean venait à exister, mieux vaudrait tout de même que j'exprime mes réserves à l’endroit du bouclier fiscal ... et quant à la suppression de l’ISF, ai-je envie de rempiler pour deux siècles de purgatoire ?

Par Hypolite Brindavoine
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Lundi 20 mars 2006

Pour se lamenter à peu de frais sur les malheurs dont « on » nous accable, plusieurs possibilités existent : pointer le « complot », bouc émissaire commode de la rhétorique lepéniste. Mais ce mot m’ennuie ; à avoir été décrié à l’envi, il a perdu de cette mystérieuse force qui caractérise le mot de l’ombre, rare, et dont on ne soupçonne pas la vraie puissance.

Certains préféreront dès lors le mot « système », certainement le plus balisé de tous. Evoquons le « système » Delanoé (en référence à un livre de la journaliste Sophie Coignard) et la machine médiatique, avide de secrets d’alcôve, rue dans les brancards. Trop visible, trop convenu, il faut trouver encore autre chose …

Proche de la « World Company » des Guignols, le mot que je préfère est le « lobby ». Le lobby est dévastateur dans l’imaginaire collectif. S’il est un mot qui devait toucher le Français au plus profond de ses peurs, c’est celui-ci. Lobby militaro-industriel, lobby juif, lobby pétrolier, lobby du tabac, lobby bancaire, agroalimentaire ou pharmaceutique. ..

La rhétorique du lobby, fer de lance du discours d’Attac, joue d’abord sur l’ignorance et le flou : personne ne peut en donner une définition exacte. Un lobby est un « groupement, organisation ou association défendant des intérêts financiers, politiques ou professionnels, en exerçant des pressions sur les milieux parlementaires ou des milieux influents, notamment les organes de presse », selon le Littré. Le mot « lobby » n’est pas synonyme de « complot », ni de « système », mais il le sous-entend. Ce qui le rend encore plus dangereux, car il est subliminal. Il frappe au cœur des fantasmes, sans le dire ; bref … il est vicieux car il avance masqué. Les pourfendeurs des lobbies manipulent plus que les lobbies eux-mêmes.

Tout lui est associé : des intérêts bassement matérialistes, des politiques pourris, des citoyens consommateurs au cœur d’une vaste manipulation mondiale. Argent, Etats-Unis, politique … tout ce que les Français abhorrent est condensé, comprimé dans la référence à ce mot de la peur. « Lobby » génère le soupçon, la présomption de culpabilité immédiate ; « il n’y a pas de fumée sans feu » ; diabolisé, il fait la lie du discours anticapitaliste, antiaméricain et antijuif premier degré. Expression d’une opinion, défense d’un intérêt légitime … tout le monde fait pourtant du lobbying, à condition de ne pas le dire. La démocratie y gagne-t-elle ?

Par Hypolite Brindavoine
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Mardi 28 mars 2006

Comme le cassage de Capharnaüm ne rime pas avec « demi-mot », Zélie Croque-au-sel avait son mot à dire concernant la tendance lobotomisante des médias à se référer au vocable « vague »

La « nouvelle vague » a fait des petits : il y a quelques années débarquait la « vague latino » qui a consacré J-Lo, Shakira et autres « bombas » au déhanché suggestif, parfois plus inspiré que les paroles de leurs chansons… Mais au final, elle s'avérait toutefois plus sympathique que les jumelles « vague de chaleur » et « vague de froid » : en août 2003, la première se révélait le seul moyen fiable de parvenir concomitamment à la réduction du déficit de la sécu tout en augmentant le nombre de places disponibles en maison de retraite. Preuve en est que les pouvoirs publics apprécient le phénomène à sa juste valeur : rien n'a été fait pour lutter contre cette tueuse de mamies en dehors d'une alerte météo relayée d'un ton docte trois fois par jour par Evelyne Delhiat et consorts aussitôt que le thermomètre dépasse 28°C.

La « vague de froid » tue également, mais on s'en fout aussi, vu qu'elle choisit ses victimes plutôt dans la grande famille des SDF. Le ministère de la Santé, dans sa grande sagesse, a remarqué que « le froid intense peut avoir des effets néfastes pour la santé survenant de façon parfois sournoise ». Heureusement que ce bon ministère met son site à profit pour prévenir les gens qui dorment dans la rue qu'ils vont se les geler grave, et qu'ils peuvent même en crever!

Dans ses déclinaisons météorologiques, la vague est la plupart du temps « exceptionnelle », et l’on n'entend plus rarement parler d'une vague « conforme aux moyennes saisonnières »...

Dernière-née de la famille, la « vague de violence ». Offrant une alternative intéressante à sa cousine « escalade de la violence » (souvent réservée à la baston Israël / Palestine), la « vague de violence » est universelle et permet de qualifier au choix des évènements internationaux (« Nouvelle vague de violence contre les tziganes en Serbie », « Bangladesh : le gouvernement doit s'opposer à une vague de violence », « Vague de violence contre des journaux indépendants au Kazakhstan », etc.) ou des faits locaux, tels les soulèvements banlieusards de 2005. À cette occasion, la vague revêt un caractère, non plus exceptionnel mais souvent nouveau! En novembre, moult journaux télévisés entamaient la litanie des catastrophes quotidiennes par « nouvelle vague de violence cette nuit à Val Machin… », rendant ainsi à cette vague la récurrence d'une marée…

Le recours régulier au terme « vague » participe de la volonté de faire de l'info spectacle. Le but est double : d'une part, pour assurer aux médias l'oreille attentive des quidams aux aguets, avides d'informations étonnantes à commenter avec leur coiffeur ; d'autre part pour démontrer à ces mêmes quidams que le loup est aux portes de la ville, qu'ils doivent trembler dans leur chaumière, jusqu'à ce qu'ils soient prêts à être conduits à l'isoloir en rangs serrés à droite…

Par Zélie Croque-au-sel
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Mercredi 19 avril 2006

A la grande foire du verbe, le mot est comme un produit de consommation. Il propose du désir, il crée l’espoir, il se consomme dans l’instant. Quand ce mot possède un vice caché, il est souvent trop tard pour larmoyer. Le vice découvert, l’on ne peut que regretter après coup de s’être fait empapaouter par un mot qui promettait tant.

Un mot qui déçoit rétroactivement est le « sentiment ». Raccourci paresseux pour éviter d’avoir à se référer aux faits, on pointe le « sentiment » à longueur de colonnes. Et comme les best sellers du moment sont les « sentiment » d’insécurité et de précarité, j’ai de quoi être inquiet : car il est ici rarement question d’un sentiment de « bien-être » ou « d’espoir », mais plutôt de ce sentiment savamment entretenu de malaise et de peur.

Vérification dans le texte : quand il évoque le plan Villepin pour l'emploi, Jean-Marc Ayrault dit : « on a le sentiment que le gouvernement n'a pas pris la mesure de l'angoisse des Français » (AFP, 28 juin 2005) … Le sentiment est une « connaissance, conscience plus ou moins claire que l'on a de quelque chose », selon le Littré. Voilà donc un scélérat qui y va de son petit commentaire à peu de frais ! Le décalage entre perception et réel n’incommode point, une vague impression se suffisant à elle-même… La stratégie est rôdée : « n’auriez-vous pas un petit sentiment de quelque chose ? », nous interroge-t-on insidieusement. « Allez, cherchez bien ! ». Les manipulateurs réactivent par ce biais quelque inquiétude qu’ils auront tôt fait de prétendre être en mesure de guérir.

Consciemment ou non, les médias colonisent eux-mêmes les nouveaux territoires de la  sentimentologie, véritable traumatisme pathologique de ce début de siècle. Pas une révolution de notre globe terrestre ne s’achève sans qu’un journal ne se réfère au « sentiment d’exclusion », au « sentiment d’injustice », au « sentiment de désespoir », de trahison, de révolte, d’impuissance, d’abandon … sentiment souvent justifié, parfois exacerbé, mais trop fréquemment manipulé.

Pourquoi le « sentiment » de précarité est-il ainsi si fort alors que l’Etat français blinde les CDI des salariés comme aucun autre pays ? Pourquoi le « sentiment » d’insécurité baisse-t-il plus vite que les chiffres de la délinquance ? Réponse dans le métalangage médiatico-politique : exploitant le sentiment par petites touches savamment dosées, ce foutoir verbal impose un rapport purement émotionnel au réel. La gauche a bien argué que la droite avait créé un « sentiment d’insécurité » plus que constaté l’insécurité elle-même. La droite lui répond quant à elle que le vrai « sentiment » de précarité est dû au chômage et non pas à la période d’essai de 2 ans. La guerre de la sémantique émotionnelle met tout le monde sur le ring ; la France, elle, n’a comme alternative que de se terrer de peur chez elle ou de ruer à la place de la Nation.

Par Hypolite Brindavoine
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Mercredi 10 mai 2006

Au commencement de la psychose, il y avait le qualificatif mortifère « les jeunes », avec le succès que l’on sait dans les banlieues du 9-3. Or par la magie des leviers médiatiques, voilà que nos ados se voient détrônés par d’autres êtres plus terrifiants encore : les « petites » situés dans la tranche d’âge 18 mois/11 ans. Généralement « martyres » (puisqu’il est désormais convenu de parler du « martyre de Dylan » - Métro, 21/03/2006 - ou du « terrible récit du martyre de Sohane » - Le Figaro, 06/04/2006 -), les « petites » et les « petits » sont l’objet de toutes nos attentions les plus douteuses. Viol, torture, sévices, séquestration, « mort affreuse », « souffrances atroces », c’est pas mal pour un début ; mais lorsque l’on y ajoute les circonstances verbales aggravantes « petite », les tirages des news magazines grimpent de 50 %. Fascination morbide pour les bambins de rigueur : « Les enquêteurs étaient toujours sans nouvelles dimanche de la petite Madison » (7/05/2006, Associated Press) ; « Le ravisseur présumé de la petite Aurélia a été arrêté » (Le Monde, 23/11/2005) ; « la petite fille de deux ans disparue depuis samedi soir à Brecht a été retrouvée » (Le Vif – 9/04/2006) ; « une petite fille de 8 ans assassinée à Beit Shemesh » (Jerusalem Post, 3 mai 2006) ; « Meurtre de la petite Zhang » (Radio-Canada, 10/05/2006) …

Souvent, on va contourner le terme en parlant de la « fillette » (« Un homme … a tenté d’enlever … une fillette de 12 ans » - Métro, 9/05/2006) ou de « garçon » (« garçon de quatre ans retrouvé mort … » - Métro, 9/05/2006)... Mais le plus souvent, c’est la « petite » : « Petite » par-ci, « petite » par-là … à ce point que l’effet de terreur calculé à l’annonce du mot « petite » a été parfaitement intégrée par le cinéma. Genre le récent « Silent Hill » (2005), où Rose tente désespérément d’arracher sa fille, la petite Sharon, au monde de Silent Hill après qu’elle a mystérieusement disparu … Ultime étape de la hantise, songez même à « The Children of the Corn » (1984), un classique de l’horreur où les enfants d'une petite ville se transforment carrément en créatures démoniaques !

De retour à la réalité, tous les scénarios d’épouvante deviennent subitement possibles : tous les rôles étant désormais mélangés, on s'imagine avec effarement l'effraction dans nos salons de ces « proies sanguinaires », avec binettes, scies à métaux, bêches, clés à molette, couteaux électriques, et autres fers à souder à la main ... Les « petites » étaient des victimes ? Les voilà en passe de devenir nos bourreaux - nos penchants inconscients pour le morbide s'occuperont du reste ; où s’arrêtera donc notre fascination pour l'horreur ?

Par Hypolite Brindavoine
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Dimanche 4 juin 2006

C’est une voix off dans le RER B qui m’a tiré ce week-end de mes méditations underground ; quelque chose du genre : « en application de la loi relative à la lutte contre le tabagisme, nous vous rappelons qu’il est interdit de fumer dans les enceintes du RER ».

C’est l’expression « lutte contre le tabagisme » qui m’est restée collée en travers de la poire. Je n’avais, jusqu’alors, peut-être pas saisi combien les pouvoirs publics assimilaient le tabagisme à un véritable fléau, au même titre qu’une maladie grave. Ce ne sont pas les publicités plus ou moins gores qui m’avaient fait de l’effet ; ni les « Fumer tue » inscrits sur les paquets, que l’on aurait aussi bien pu remplacer par l’équivalent « Vivre tue » - puisque quitte à crever de quelque chose, autant ne s’être pas trop emmerdé dans l’intermède de temps qui nous est accordé. C’est en fait l’association du mot « lutte » et du mal auquel elle s’attaque qui a eu l’effet escompté.

On nous berce quotidiennement de « lutte contre le terrorisme », la criminalité financière ou le blanchiment de capitaux, « lutte contre le sida », le cancer ou le paludisme, « lutte contre les violences conjugales » ou la violence en milieu scolaire… bref, des désastres systématiques. Par association d’idées, et à force de tabassage médiatique, « lutte contre » quelque chose fait de ce je-ne-sais-quoi un truc nécessairement grave. C’est tout ce qu’il m’a fallu pour prendre conscience du problème. Deux petits mots qui valaient plus que tout le reste.

Un jour, il sera peut-être imaginable, dans notre vieille Europe, de lutter « pour » quelque chose. La « lutte pour » est dorénavant l’apanage des sociétés revendiquant leurs droits les plus élémentaires : alphabétisation, droit de vote, liberté d’expression. En France, et par comparaison, on luttera « contre » l’illettrisme, l’abstention, et, très accessoirement, le terrorisme intellectuel. 

Nous ne déterminons plus nos projets communs qu’en nous référant à nos peurs.

Par Hypolite Brindavoine
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Mardi 13 juin 2006

Petit voyage au centre du mot « origine », tarte à la crème des réclames publicitaires. La crise de la vache folle a démontré que l’on pouvait consommer de la viande bovine « 100% origine française » sans se faire taxer de xénophobie ; nos vins se disputent les « appellations origine contrôlée » (AOC), et les chambres de commerce et d’industrie sont passées maîtresses dans l’art de délivrer des « Formulaires de Certificats d'Origine communautaires ».

Le mot « origine » n’est encore qu’une microscopique application du champ sémantique des repères spatio-temporels. Il n’y a qu’à prendre la mesure de notre attachement au « terroir », mot absolument inexplicable à un non-français, à la « provenance » et à la « traçabilité », au bouffer « bio », « nature », aux recettes « authentiques », « grand-mère » et « faîtes maison », aux produits « véritables » ou « vrais » pour s’en rendre compte …

Quelque chose me dit ici que la consommation, avide d’ « origines », témoigne d’un retour au besoin de frontières. Mais n’allez pas transposer ces gros mot aux études de population ! Bien qu’il faille encore un « fermier français » pour fournir du « lait français », la comparaison entre les hommes ne résiste pas à la sourde crainte d’un retour au pétainisme. Oser briser le tabou « origine, race, religion », c’est passer encore pour un obscurantiste fascisant. Et c’est à peine si l’on supporte la distinction entre - mots à l’appui - un « jaune », un « noir » (terme déjà à la limite de la xénophobie) ou un « beur ».

Société du spectacle faisant, nous devrions saisir comme une opportunité l’érection des murs ; pour une fois que les révolutions peuvent être télévisées, voici qu’apparaissent sous nos yeux les symboles en dur de notre volonté de nous distinguer. L’universalisme à la française a vécu ; le régionalisme (européen, asiatique, américain) est préféré ; les micro Etats surgissent au cœur de Europe de l’est ; les Flamands franchiraient bien le cap ; la distance reprend du sens ; les manifestations d’ « identité » (mot fortement connoté néo-conservateur) prolifèrent jusque dans les mœurs vestimentaires et alimentaires. Voilà que la réalité nous prend de court : les hommes, eux aussi, auraient donc leurs « origines » ; reste que sur fond d'aboulie politique engendrée par le prétendu universalisme, il reste difficile de mettre les Français en face des évidences.

Par Hypolite Brindavoine
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Mercredi 28 juin 2006

Il est un mot qui tournoie dans l’air du temps : le « sursaut ». Tel un papillon, celui-là ne s’est pas laissé attraper facilement. Mais j’ai fini par mettre le filet dessus. Avec comme toile de fond une contestation à peu près systématique à tout ce qui porte le nom de changement, le mot « sursaut » a, en économie, la faveur de ceux qui y croient encore. On a donc opportunément ressorti ce « mouvement instinctif d'une personne ou d'un animal qui se redresse brusquement sous l'effet d'une vive surprise, d'un sentiment d'agression » pour espérer le ressaisissement salutaire. Mais le mot fait plutôt peur : car dans l’esprit de ceux qui l’emploient, c’est bien le seul qui vaille encore avant la débâcle.  

Ainsi a pu-t-on voir Michel Camdessus publier en 2004 et à la demande du ministère de l’économie un rapport intitulé « Le sursaut - Vers une nouvelle croissance pour la France » : le terme à lui seul en disait suffisamment long sur l’état de nos finances publiques. Quand « Chirac appelle les Français au sursaut » républicain face à la montée des actes antisémites et racistes, j’ai la désagréable impression que j’ai entendu cette phrase pour la mille et unième fois. Peut-être celle de trop ? Et lorsque le même protagoniste appellera un soir d’avril 2002 au « sursaut démocratique », c’est encore parce qu’on avait une fois de plus frôlé la catastrophe. On a récemment vu Le Monde titrer « un sursaut pour un sursis » à propos de la qualification in extremis de la France pour les 1/8e de finale de la coupe du monde de foot et Le Figaro constater un « léger sursaut des vocations sacerdotales » ; on parle de « sursaut européen contre la bibliothèque Google Print », la CGT appelle à un « sursaut syndical » … etc., etc., etc.

La récurrence du « sursaut », c’est la démonstration polie que tout peut basculer d’un moment à l’autre. Pour les élites, une manière convenable mais très explicite de d’avertir que nous sommes au bord de la rupture. « Sursaut », ça veut bien dire ce que ça veut dire : « laissez tomber la "réaction" : c’est trop tard et le remède s’apparente plutôt à un traitement de choc ; la "révolution" ? C’est un peu tôt. Mais limite. »

Par Hypolite Brindavoine
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Mercredi 5 juillet 2006

Chaque jour apporte son lot d’explosions au cœur d’un marché et à une heure de grande affluence. Ces tragédies passeraient pourtant inaperçues si elles n’étaient pas systématiquement montées en épingle par des médias toujours à l’affût de l’odeur du sang. Quatre mot, quatre petits mots suffisent à créer davantage de malaise : quelque soit l’attentat, c’est toujours « le plus sanglant depuis ».

Très en pointe au sujet de la guerre en Irak, les éditorialistes rivalisent d’ingéniosité pour trouver la date butoir, celle qui constituera l’étalon de référence. Ce pauvre pays vit ainsi régulièrement l’ « attentat le plus meurtrier depuis » quelque chose : « depuis que les forces américaines ont éliminé Al-Zarqaoui » (Radio Canada), « depuis le début de l'année » (Yahoo Actualités), « depuis un an », « depuis le transfert du pouvoir, il y a juste un mois, au gouvernement irakien d’Iyad Allaoui », « depuis la chute de Saddam », ou encore « depuis la fin de la guerre en Irak »… L’intensité monte et ne retombe pas. La courbe des victimes est invariablement ascendante et rien ne pourra faire retomber la pression. Peu importe donc le nombre exact de victimes ! Retenons simplement qu’un record a été à nouveau battu. Un évènement inédit qui justifiera que l’on se tape une plage de pub pour en savoir un peu plus.

J’attend avec impatience le jour où l’on nous dira que cette explosion « est la plus sanglante depuis la dernière explosion » ! Ca prête à sourire ? Nous aurons pourtant fait un grand progrès ! Car pour la première fois, le reporter aura simplement eu l’honnêteté de dévoiler sa stratégie : en tordant les chiffres et les dates dans tous les sens, on trouve toujours une parade géniale pour faire rentrer chaque catastrophe dans le livre des records. Faire trembler les trouilles-au-cul, c’est juste une question d’imagination.

Par Hypolite Brindavoine
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Capharnaümnautes

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