Véritable tic de langage utilisé à tort et à travers dans les médias, le pléonasme - c'est-à-dire un terme ou une expression qui ajoute une répétition, consciente ou inconsciente, à ce qui a été énoncé, selon le Littré - « prévoir à l’avance » revient en force ici ou là.
Ainsi, ai-je pu entendre, dans la bouche d’un présentateur de télévision au cours d’un bulletin d’infos en septembre 2004, que les cyclones étaient « impossibles à prévoir à l'avance » … Je regrette que l’on ne puisse les voir venir, mais je serais plus troublé encore si l’on se mettait à prévoir après coup : ce serait une belle imposture !
Par Hypolite Brindavoine
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Le caquetage politique serait réduit à néant sans la récurrente manifestation d’une « vive émotion ». Puisque les Français redemandent du biberonnage social, la « vive émotion » s’est imposée comme la guest star des soliloques publics. A l'entrée du dernier virage du marathon compassionnel, Chirac est en tête. Le président de la République partage à l’envi sa « vive émotion » ; à l'annonce de la mort de la chanteuse Barbara, par exemple ; « profonde émotion » en apprenant la mort de Jean Paul II ; le décès de plusieurs militaires espagnols en Irak à nouveau accueilli avec ... une « vive émotion » ; « vive émotion» et « profonde sympathie » après une mémorable agression survenue dans le RER D...
Le maternage institutionnalisé gagne du terrain. A coups de communiqués larmoyants, nos infirmières d’un nouvel âge entassent couches de beurre sur couches de confiture. Place à l’« émotion » et à la « tristesse » de Villepin suite au décès de trois pompiers dans la Nièvre en 2005 ; à l’« immense tristesse » et à la « profonde colère » de Jean-Pierre Raffarin après un accident qui a coûté la vie à plusieurs pompiers sur une autoroute dans la Drôme, en 2002… On ne peut pas rester de marbre face au drame. On peut bien être un requin ou un tueur, chef de guerre de son camp, poids lourd, éléphant ou dinosaure du parti, vient le moment où il faut « injecter de l'humain », comme disent les spin doctors. « Sincères condoléances » de Raffarin après le décès de Marc-vivien Foé en 2003; « Crash avion : François Hollande exprime ses condoléances aux familles » ; « Décès de Marie-Claire Mendès France: M. Hollande exprime sa tristesse »…
Seigneur… la France s’est transformée en une gigantesque nurserie ; nos ministres s’y sont reconvertis en papa poules. Même Kouchner ne fait pas aussi bien dans le charity business ! « Consternation », « profonde compassion personnelle », « révolte », « solidarité », « peine » … autant de mots de passe balisant la piste à la magistrature suprême. Mais le mot que je préfère entre tous, c’est la « vive émotion ». L'émotion est un « bouleversement, secousse, saisissement qui rompent la tranquillité, se manifestent par des modifications physiologiques violentes, parfois explosives ou paralysantes », selon le Littré. J'imagine le grand Jacques prendre toutes les couleurs de l'arc en ciel et se plier en deux sur son secrétaire … Alors si l’on y ajoute le mot « vif », synonyme de « très intense », le dictionnaire promet sur le papier une mort soudaine par crise d’épilepsie !
Le politique nouveau est arrivé ! Pas besoin de capuche rouge, place à ma Bonne Maman prête à me mitonner des petits plats ! Et puis, j’aurai aussi droit à la prime de Noël, vous savez ! mon argent de poche pour les fêtes, par peur que je ne fasse des caprices dans la rue …
Par Hypolite Brindavoine
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Sont-ils vraiment des «kamikazes », comme la presse se plaît tant à les qualifier ? A la prononciation du mot, on associe, sans trop forcer ses neurones, un attentat suicide comme il en arrive tous les jours dans le monde. « Un kamikaze se fait exploser sur une base irakienne » (La Tribune, 6 mai 2006) ; « Trois personnes dont un kamikaze ont été tuées hier à Kaboul dans l'explosion d'une voiture piégée » (Tunis Hebdo, 24 mai 2006) ; « un kamikaze s'est fait sauter dans un restaurant du centre de Bagdad » (Nouvel Observateur, 21 mai 2006). La liste des brèves de ce genre pourrait alimenter les colonnes pendant des décennies encore.
Sans que l’on se plonge un instant dans l’histoire du mot.
Un kamikaze désigne depuis la seconde guerre mondiale un pilote d’avion japonais effectuant une mission suicide face aux américains, en projetant délibérément son avion contre les navires de l’ennemi. Aujourd’hui, le terme est dévoyé ; il s’emploie à toutes les sauces, sans qu’il soit procédé à la distinction de l’histoire : aux origines du mot, le kamikaze opérait à bord d’un appareil identifié, dans le cadre d’une armée régulière et en respectant les règles de la guerre conventionnelle, face à des ennemis définis comme tels. Rien de tout cela aujourd’hui, puisque les attributs de la guerre classique sont inexistants : pas de déclaration d’intention, pas d’uniforme, victimes non armées … les hijackers des attentats du 11 septembre ou les candidats au suicide se faisant sauter dans un marché au Moyen-Orient sont absolument tout, sauf des « kamikazes » : des « meurtriers » peut-être, mais pas des « kamikazes », puisque le droit international n’est pas respecté.
Le qualificatif rétablit pourtant une légitimité politique. Il pare les criminels d’une respectabilité inédite. Plus que de simples assassins, les « kamikazes » deviennent également des imposteurs de notre libre arbitre. Le terme induit inconsciemment cette perception pernicieuse du soldat romantique, prêt à donner sa vie pour une cause – ce qui est très respectable en soi, mais à condition que le « courage » ne soit pas dévoyé par la déloyauté.
Par Hypolite Brindavoine
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L’expression « révolution conservatrice » fiche le vertige. De deux choses l’une : soit on est révolutionnaire - et donc pas conservateur ; soit on est un conservateur et l’on n’est donc pas un révolutionnaire. Se dit révolutionnaire quelqu’un « qui bouleverse les principes établis ; qui tend à transformer des modes de pensée, d'action, des procédés de fabrication ». N’est-il pas question de changement, d’avancées et non de statu quo ? L’expression insinue pourtant que le conservatisme est en réalité un progressisme, ce qui est a priori paradoxal si l’on s’en tient à la définition du conservateur : « personne dont l'état d'esprit tend à conserver les traditions, l'ordre établi ». D’où l’apparition imminente, dans notre charabia moderne de la « conservation révolutionnaire », agréable synonyme de « révolution conservatrice » par le simple truchement des deux mots. Un délit d’atteinte aux conventions langagières sera dénoncé pour évocation du « modernisme réactionnaire » pourfendu par les « traditionalistes up to date » et les « clampins dernier cri ». On en perdrait son latin.
Tout ceci n’est encore rien si l’expression de départ ne suggérait pas a contrario que les révolutionnaires et apparentés ne sont en fait qu’une bande de fieffés conservateurs. Bienvenue, donc, dans le monde étrange des « progressistes attardés », des « réformateurs primitifs » prônant avec force conviction la « révolution du statu quo », tenant les banquets du « bouleversement immobile », à la tête du parti de « l’innovation bien-pensante ». C’est au choix et à la carte. Avec 2 aspirines mille si possible et 3 suppositoires pour faire baisser la fièvre.
Vous ne savez toujours pas pour qui voter ? Ceci ne devrait pas vous aider : « progrès social » versus « progrès économique », « régression économique » contre « régression sociale », « archaïsme » gauchiste face au « néo-conservatisme » droitier… nul ne sait bien qui sont les anciens et les modernes dans tout ce fouillis. Les boussoles idéologiques ont été désorientées par la bastonnade des mots. Le terme « révolution conservatrice » n’est, lui, que l’arbre qui révèle la forêt. L’expression qui en dit long sur toutes les autres.
Par Hypolite Brindavoine
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Si vous doutiez encore du pouvoir déformant des mots, allez donc vous procurer en kiosque le numéro d’août 2006 du magazine Capital. Sa lecture m’a filé quelque espoir et beaucoup de frissons : place aux « jeunes » dans cette édition, avec force sondages sur la manière dont les adolescents de 15 à 35 ans jugent le monde présent et à venir. Dans le questionnaire « ces mots vous paraissent-ils connotés plutôt positivement ou négativement », je suis resté interdit par l’abîme entre ce qu’un mot signifie en théorie et comment il est perçu en pratique : les jeunes plébiscitent les mots « libéralisme » (67% d’opinions positives) et « mondialisation » (58% d’opinions positives). Et alors que le terme « finance » empoche 56% d’opinions positives, les sondés rejettent celui de « capitalisme » avec un score quasiment identique (58% d’opinions négatives, 38% positives). Pour résumer, nous pourrions donc dire que les jeunes sont favorables au libéralisme, ouverts à la mondialisation, réceptifs aux bienfaits de la finance, mais clairement anti-capitalistes… C’est à n’y rien comprendre.
Songeons maintenant aux motivations, pas tout à fait innocentes, des rédacteurs du questionnaire : pour proposer des mots différents au concept d’économie de marché, il leur a bien fallu juger plausible, avant même la réalisation du sondage, que chaque terme puisse réaliser un score différent. Donc prendre acte du pouvoir des mots, au-delà même de l’idée à laquelle ils renvoient. Ils avaient vu juste. Pour espérer gagner l’adhésion des jeunes, un politicien exprimera son souhait de voir pérennisée l’économie de marché de n’importe quelle manière, pourvu qu’il ne fasse pas sien le terme de « capitalisme ». La pédagogie a encore du chemin à faire – et la démagogie de beaux jours devant elle.
Pourrait-on imaginer un duel sur le fil entre un candidat s’appropriant en douce le mot « mondialisation » et un autre jouant à la dérobée la carte du « capitalisme » ? Une bataille de pure forme que ce sondage rend pourtant concevable. C’est sidérant, et comme je m’éreinte à le répéter, « c’est-encore-une-fois-la-faute-aux-mots ».
Par Hypolite Brindavoine
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Contre-capharnaüm